Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : THE STRANGER AND THE FOG, ENTRE LE MYTHE ET LA RÉALITÉ
Bahram Beyzaie était devenu l’une des figures majeures du cinéma iranien contemporain, et son film “The Stranger and the Fog“ considéré comme l'un de ses chefs-d'œuvre à la fois mystiques et poétique.
Avec The Stranger and the Fog (1974), restauré en 2023 par Janus Films et la Film Foundation de Martin Scorsese, Bahram Beyzaie livre une œuvre à la croisée du mythe et de la réalité, où le brouillard devient la frontière entre le connu et l’inconnu. Driss Chouika évoque ce film inspiré des récits persans anciens et du folklore iranien, qui explore l’identité, l’exil et la mémoire à travers l’arrivée d’un étranger amnésique dans un village côtier isolé, perturbant l’ordre établi et ouvrant une réflexion universelle sur la condition humaine.

Par Driss Chouika - Auteur, réalisateur et producteur
« Dans "The Stranger and the Fog", le brouillard n'est pas seulement un élément naturel, mais une frontière entre le connu et l'inconnu, entre la vie et la mort. Le film explore comment l'étranger perturbe l'ordre établi, comme un messager d'un autre monde ». Bahram Beyzaie.
Les années 1970 ont marqué un tournant dans le cinéma iranien, avec l’émergence de réalisateurs comme Abbas Kiarostami, Sohrab Shahid-Saless et Bahram Beyzaie, qui ont pu renouveler les codes narratifs et visuels du cinéma Iranien. Et justement à partir de son film “The Stranger and the Fog“ en 1974, restauré en 2023 par Janus Films et la Film Foundation de Martin Scorsese et présenté en avant-première au Festival du film de New York, le réalisateur iranien Bahram Beyzaie était devenu l’une des figures majeures du cinéma iranien contemporain, et son film “The Stranger and the Fog“ considéré comme l'un de ses chefs-d'œuvre à la fois mystiques et poétique. D’ailleurs le réalisateur lui-même confirme son appartenance au genre mythique en disant : « Dans The Stranger and the Fog, le brouillard n'est pas seulement un élément naturel, mais une frontière entre le connu et l'inconnu, entre la vie et la mort. Le film explore comment l'étranger perturbe l'ordre établi, comme un messager d'un autre monde ». Il précise même plus sa démarche dans l’ensemble de ses films en disant : « Je m'inspire des récits anciens persans, où chaque personnage porte une part de légende. L'étranger dans ce film est comme ces figures errantes de nos contes, à la fois victimes et porteurs de destin ».
L’histoire du film peut être résumée ainsi : La vie routinière des habitants d’un village côtier isolé est complètement bouleversée lorsqu'ils trouvent un mystérieux bateau qui a échoué sur le rivage. En découvrant un inconnu blessé, hébété et ne se souvenant de rien, sauf d’avoir été attaqué et d'avoir échappé miraculeusement à la mort. Devenant la principale curiosité de la communauté du village, elle se met à reconstituer son identité et connaître la vérité sur son passé.
ENTRE MYTHE ET REALITE
Effectivement, à la fois empreint de poésie visuelle, de symbolisme et de mythologie, ce film explorant des thèmes universels tels que l'identité, l'exil et la mémoire, le réalisateur a opté pour une approche oscillant entre le mythe et la réalité. À travers une narration non linéaire et un traitement esthétique onirique, Beyzaie construit une œuvre qui transcende les frontières culturelles tout en s’enracinant profondément dans la tradition persane. Également dramaturge et universitaire, Beyzaie paraît puiser clairement dans le théâtre traditionnel persan ainsi que la littérature classique pour façonner un langage cinématographique unique.
Et en y regardant de plus près, dans « The Stranger and the Fog » Beyzaie s’inspire librement des récits mythologiques, notamment du « Livre des Rois » (Shahnameh) de Ferdowsi, où les héros sont souvent confrontés à des dilemmes existentiels. Le film évoque également des motifs issus du folklore iranien, où le brouillard symbolise l’incertitude et la frontière entre le visible et l’invisible. La narration, volontairement elliptique, mêle flashbacks, rêves et réalités alternatives, créant une atmosphère bien énigmatique. Le personnage central incarne la figure de l’étranger, un thème récurrent dans la littérature persane. Son arrivée perturbe l’ordre établi du village, reflétant les tensions entre tradition et modernité. Beyzaie paraît avoir voulu s’interroger comment la société iranienne réagit-elle à l’inconnu ? L’étranger est-il un sauveur ou une menace ?
Dans ce film, la dualité entre mythe et réalité est bien présente dans le traitement de Beyzaie. Son approche rappelle le cinéma de Tarkovski, où le temps et la mémoire deviennent des personnages à part entière, avec une forte présence de la quête identitaire. Le brouillard, omniprésent, symbolise également l’ambiguïté de la mémoire et de l’identité. Il voile les vérités tout en les rendant plus palpables. L’étranger, amnésique, cherche à reconstruire son passé. Ce qui renvoie à la condition humaine, où l’identité est une construction fragile. Le film semble poser la question suivante : sommes-nous définis par nos actes ou par les récits que les autres tissent autour de nous ?
Sur le plan esthétique, le directeur de la photographie utilise des plans larges et des jeux de lumière contrastés pour créer une ambiance à la fois réaliste et onirique. Les scènes nocturnes, donnant l’impression d'être éclairées à la bougie, rappellent certaines peintures, surtout celles de Rembrandt.
La bande-son renforce le tableau. Minimaliste, elle alterne entre silence oppressant et musique traditionnelle persane. Ce choix renforce l’idée d’enfermement et d’isolement du personnage principal.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE BAHRAM BEYZAIE (LM)
« Averse » (1972) ; « L’étranger et le brouillard » (1974) ; « Kalagh » (1976) ; « La ballade de Tara » (1979) ; « La mort de Yazdgerd » (1982) ; « Bashu le petit étranger » (1989) ; « Mosaferan » (1992) ; « Tuer les chiens enragés » (2001).