Culture
Continents Noirs : 25 ans de littérature à la croisée des mondes – Par Abdeljlil Lahjomri
L’Académie du Royaume « a la fierté d’accueillir (lesautrices et auteurs de la collection Continents Noirs) non point pour un jour, mais pour toujours. Ce qui nous définit ici à Rabat, en terre d’Afrique, c’est la relation qui établit, depuis des millénaires, que ceux qu’on accueille ne sont jamais des passants destinés à s’éloigner, mais des compagnons de route, qui, une fois arrivés, sont à leur juste place » (Abdeljlil Lahjomri).
Depuis un quart de siècle, la collection Continents Noirs bâtie par Jean‑Noël Schifano s’impose comme un lieu où émergent des voix longtemps invisibilisées, révélant ainsi la richesse des littératures africaines et diasporiques. À l’heure où elle célèbre son 25e anniversaire à l’Académie du Royaume du Maroc, elle devient plus qu’un éditeur : un lieu de dialogue entre les héritages, les imaginaires et l’universel, indique Abdeljlil Lahjomri. Dans ce texte à la fois remémoration, commémoration et projection dans l’avenir, le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, souligne que si elle jette l’ancre au Maroc, terre de rencontres où convergent écrivains, poètes et conteurs du Sud et du Nord, c’est pour incarner l’élan d’une Afrique en dialogue avec elle‑même, renouant avec l’universel par la force des lettres, des mémoires et des imaginaires partagés.

Abdeljlil Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc
Une aventure éditoriale née à Libreville
Jean-Noël Schifano, en décidant, à Libreville, en 1998, de créer une collection ayant pour ambition de donner voix aux écrivains dont la plupart restaient invisibilisés par le poids des conformismes, présentait, moins de 2 ans plus tard, en 2000, les 5 premiers auteurs d’un imposant continent littéraire : Amos Toutouola, Sylvie Kandé, Gaston-Paul Effa, Justine Mintsa, Aly Diallo. Ils ont été depuis rejoints par 150 autres, donnant une accélération à une histoire littéraire qui semblait assoupie sous le poids des préjugés et du scepticisme.
Même privé du duo qu’il formait avec Antoine Gallimard, il est venu pour ce 25ème anniversaire, pour la première fois, au Maroc, entouré des autrices et des écrivains de sa brillante et indocile collection Continents Noirs. Brillante, elle l’est par la qualité de ses auteurs, et indocile à travers le caractère dont il a lui-même fait preuve pour démentir les oracles qui prédisaient l’échec de cette entreprise.
Cette Maison est celle de tous, de toutes les littératures, même si, au fond de nous-mêmes, une aspiration collective et africaine conserve la priorité. Elle est sensible à la faculté d’imaginer plus qu’à celle de juger. Je les considère donc, comme les artisans d’une humanité enrichie par leurs personnages, leurs interactions et vos combinaisons inédites. Ces derniers deviennent, pour tout lecteur, des compagnons d’éternité sur le chemin des questions et des réponses qui élargissent nos possibilités de ressentir.
Les compagnons d’humanité d’une bibliothèque universelle
Des polémiques ont jonché les premiers pas de la collection Continents Noirs, mais des livres, 140 à ce jour, portés par 55 auteurs, puis des récompenses, la ténacité aussi, le talent surtout, ont réduit les oppositions. Le pari constant a été de placer la littérature au centre de la conversation entre l’auteur et le lecteur. Ils, les uns et les autres, les uns avec les autres, voire les uns allant s’épanouir vers d’autres rivages, donné corps à un ensemble dans lequel la diversité fait foi quand l’écriture fait force. C’est cette force pacifique, que nous saluons. Leurs écrits - autrices et auteurs et éditeur, ont gravé leurs écrits dans la bibliothèque universelle des Belles Lettres.
Notre institution, notre maison commune, a la fierté de les accueillir, non point pour un jour, mais pour toujours. Ce qui nous définit ici à Rabat, en terre d’Afrique, c’est la relation qui établit, depuis des millénaires, que ceux qu’on accueille ne sont jamais des passants destinés à s’éloigner, mais des compagnons de route, qui, une fois arrivés, sont à leur juste place. Qu’ils soient donc les bienvenus chez eux, par la grâce de leurs écritures, qui prolongent le souffle des anciens et qui renouvellent le pacte de la transmission.
Ils sont l’héritier de nos rêves éveillés pour une humanité en conciliation. De mes années d’étudiant à Paris, sous le règne de Sartre, de Ricoeur, surtout de Roland Barthes pour ne citer que ces noms, il y eut aussi la rencontre de frères en esprit, des âmes puissantes, que nous rappelons, non seulement à notre souvenir, aujourd’hui dans le cadre de cette célébration, mais à l’universelle mémoire des figures marquantes de la littérature sans frontières. Je pense à deux Congolais : Tchicaya U Tam’si et Henri Lopes. Je les associe à toutes celles et à tous ceux qui ont bercé mon propre éveil littéraire, de lecteur et qui m’ont fait entrer dans plusieurs univers linguistiques : arabe, berbère, français et espagnol avant la traversée de la Méditerranée.
Je vois encore Tchicaya dans la petite chambre de la rue Saint Placide, venir nous convaincre d’aller avec lui à la représentation de la pièce de Kateb Yacine : la poudre d’intelligence » qui se jouait au Théâtre de la rue Mouffetard où j’allais rencontrer pour la première fois Kheireddine qui venait de publier « Agadir ». C’était en 1968, du siècle dernier, année de tous les possibles, de tous les désenchantements.
Le Maroc, carrefour des histoires partagées
Le Maroc, placé au carrefour caravanier de l’Europe médiévale, de l’Orient préislamique et des splendides empires Songhaï, mandingues et Ashanti, a dessiné, en relation avec les peuples voisins, les routes de la spiritualité. Elles allaient vers le Sud ou, de la Numidie vers la rive orientale, au voisinage de la mer Rouge et des mers australes, dans l'idée de renforcer les passerelles pour une civilisation de l’universel, selon le grand dessein de Léopold Sédar Senghor. Il fut, en compagnie du Président Ahmadou Ahidjo, du cardinal Bernardin Gantin, d’Amadou Mahtar Mbow, pour ne citer que quelques personnalités subsahariennes, membre éminent de notre compagnie savante. Nous lui rendrons hommage, ici même, l’année prochaine, à l’occasion du 120e anniversaire de la naissance du poète-président et natif de Joal auquel l’un des vôtres, le poète Nimrod, a consacré une séduisante biographie.
C’est la raison pour laquelle, à l’occasion de cet événement littéraire marquant le 25e anniversaire de la collection Continents Noirs, il m’a paru important de retracer brièvement le cheminement par lequel nous sommes aujourd’hui réunis.
En 2015, en accédant à la fonction de Secrétaire perpétuel, par la grâce de Sa Majesté le Roi Mohammed VI - que Dieu l’assiste - j’ai aussitôt voulu que notre philosophie générale dispose, lors de notre colloque sur l’Afrique comme horizon de pensée, les mots de l’écrivain-ambassadeur, Henri Lopes, lors de sa leçon inaugurale. Après avoir souligné que la diversité est le trait marquant des cultures africaines, il avait insisté sur l’unité politique vue comme un projet à enrichir et non comme un carcan idéologique à subir. Dirigeant ensuite son propos vers les nouvelles générations, je l’entends encore préciser ceci (je cite) : « La question qui se pose est comment former les nouvelles générations à penser l’Afrique dans une perception endogène et non pas dans une vision biaisée à travers le prisme d’une culture exogène ? La réponse est unique : par une école africaine. » (Fin de citation)
En disant ceci, Henri Lopes n’envisageait pas une école fermée sur les savoirs uniquement endogènes, il voulait qu’elle tienne compte des productions diasporiques et s’ouvre au monde. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi d’articuler cet horizon africain à la vision archipélique de la littérature dont la collection Continents Noirs décline merveilleusement les contenus.
L’Afrique comme horizon de pensée et lieu de création plurielle
L’Afrique comme horizon de pensée passe aussi par la présentation des racines plurielles et notamment africaines du Maroc. Elles font de notre Maroc culturel, un carrefour des récits et des bibliothèques vivantes.
Entre l'Afrique, l'Europe et le Moyen-Orient, son identité plurielle se nourrit de deux grandes "bibliothèques du récit" : celle des écrivains voyageurs, qui ont traversé les terres marocaines, et celle des voix locales, portées par des conteurs, des poètes et des écrivains enracinés.
Chaque autrice, chaque auteur de votre collection accueille l’aventure littéraire depuis sa propre singularité, faisant résonner des mondes enfouis, brisés, renaissants — ou transformant la vengeance ou la ferveur extatique en un chœur éclatant. Vos écrits, comme un opéra de l’imprévisible épilogue, sur un drame ancien, sur un esclavage honteux, sur une colonisation funeste, sur des clichés d’un autre âge et sur un regard sans concession sur soi-même, redonnent à la littérature sa puissance d’attraction. Comment se construit-elle ? Avec l’héritage, avec les outils du conte, dans la forge déroutante du convocateur des fantômes pour rire et pleurer ou ouvrir la fête en brandissant des masques.
Parler de l’Afrique comme horizon de pensée, c’est aussi rappeler la pluralité des littératures d’Afrique et de la diaspora. Elles sont arabophones, francophones, lusophones, hispanophones, anglophones - et même latines, en guèze ou en langues africaines, si l’on veut bien considérer la longue histoire des littératures africaines, ainsi que nous l’avons examinée ici lors du colloque sur le récit des origines et les grandes dates des littératures africaines et diasporiques. Il s’est agi de dépasser les cadres obsolètes des temporalités postcoloniales, pour inscrire nos littératures africaines dans le temps long, dans une histoire réinvestie par nos propres travaux scientifiques. Nous avons ainsi rappelé les précurseurs de nos littératures en langue égyptienne : Le livre des morts des anciens Egyptiens, le Kebrat Negast (La gloire des rois), écrit en langue guèze en Ethiopie. Ce récit épique, qui se situe près de 1000 ans avant Jésus-Christ, rend compte de la relation entre Makeda, la Reine de Saba et Salomon. Nous avons aussi mentionné les augustes précurseurs que furent Esope et plus près de nous, si j’ose dire, Apulée. Je n’oublierai pas ici la masse colossale des littératures orales, que je qualifierai de littératures impersonnelles, et qui ont laissé des trésors innombrables comme en témoignent les 6500 récits que l’on recense dans la seule ontologie du Fa qui traverse le monde Yorouba, le Bénin, le Togo et dont les ramifications s’étendent au Ghana, à la Côte d’Ivoire, voire chez les Sérères, au Sénégal.
Du conte à la satire : des écritures en dialogue avec le monde
Comment dénombrer nos littératures ? Comment rendre saisissable une matière incommensurable ? C’est la tâche que nous avons accepté de réaliser en créant plusieurs chaires à l’Académie du Royaume : celle des littératures et des arts africains, celle des littératures comparées, celle de l’Andalusie, celle de la géopolitique du religieux, celle des humanités médicales, celle aussi des civilisations africaines en cours de création. Plus précisément, sur notre préoccupation du jour, je dirais que notre approche archipélique s’appuie sur les thématiques que les littératures africaines ou assimilées mobilisent : les traditions orales, les défis de la modernité, le tribalisme, la migration, l’exil, la diaspora, le postcolonialisme la critique de la corruption, la littérature post-traumatique et la résilience, la mémoire historique, l’Apartheid, la guerre, les enfants soldats, les questions sociales et la pauvreté, la querelle identitaire, la question du genre, le patriarcat, les hybridités génériques, la question linguistique (créolité, langues maternelles), les mythologies locales (océanique, dogon, yorouba, peule…), racisme, africanité, universalité, panafricanisme…
Les universitaires marocains, que je remercie d’avoir investi temps, énergie et disponibilité exceptionnels pour la réflexion académique enrichie et soutenue par les contributions - elles aussi exceptionnelles des auteurs de la collection Continents Noirs-, diront davantage, durant les ateliers académiques, sur cette littérature des enjambements. Elle est déplacement des clivages anciens entre la tradition et la modernité, elle est réinvention des conceptions même de la manière de créer pour faire continent ensemble. Avec à cœur, la réponse à la question de comment arrimer l’Afrique à elle-même et à ses descendants sans la détacher de la conversation sur l’universel ?
Leurs écrits y répondent par l’éloge au rhizome glissantien, par la reprise du conte, par l’humour, par la surabondance lyrique, par la satire, par le dithyrambe reconfiguré en profanation ou par le questionnement. Mais je dirais surtout : par leurs présences sur la scène littéraire, sur les scènes les plus hautes comme en témoignent la réception de Ananda Devi à Oklahoma, celle de Mukasonga et la transposition au cinéma de Notre Dame du Nil, celle du prix Etonnants voyageurs à Libar Mustapha Fofana et le mois dernier, le Goncourt de la Nouvelle décerné à Gaël Octavia. J’oublie certainement d’autres distinctions. Elles sont la manifestation du puissant honneur fait à leurs imaginaires mobiles et mobilisés pour la gloire de l’écriture, d’un art littéraire et du partage.