Culture
Edgar Morin, l’humaniste insoumis de la complexité, 104 ans et toute sa pensée – Par Hassan Zakariaa
EDGAR MORIN. PORTRAIT PAR MUSTAPHA SAHA, PEINTURE SUR TOILE, DIMENSIONS : 100 x 81 CM.
Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921 dans le 9e arrondissement de Paris, Edgar Morin a aujourd’hui 104 ans. C’est est une figure centrale de la pensée contemporaine. Sociologue, philosophe, théoricien de la complexité, intellectuel engagé, il traverse le XXe siècle en acteur et en témoin, forgeant une œuvre singulière à la croisée des disciplines, des luttes et des consciences.
Par Hassan Zakariaa
Résister, dès le début
Issu d'une famille juive grecque salonique, Edgar Nahoum choisit dès sa jeunesse de résister. Antifasciste pendant la guerre d’Espagne, il entre dans la Résistance française durant l’Occupation nazie. C’est dans ce contexte qu’il prend le nom de Morin, pseudonyme devenu nom d’engagement. Ces années forment la matrice de son parcours : une vie faite de combats pour l’émancipation, le dialogue et la vérité.
Après la guerre, il s’engage activement au sein du Parti communiste français, dans l’enthousiasme d’un monde à reconstruire. Mais l’obéissance aveugle au dogme, les procès staliniens, la répression des révoltes populaires, comme celle de Budapest en 1956, le conduisent à rompre avec le PCF dès 1951. Il gardera pourtant toute sa vie un attachement à l’idéal d’une gauche humaniste, critique, émancipatrice.
Une pensée qui relie
C’est à partir des années 1960 qu’Edgar Morin élabore ce qui deviendra le cœur de sa réflexion : une théorie de la complexité. Son œuvre monumentale La Méthode, en six volumes publiés de 1977 à 2004, pose les fondements d’une pensée transdisciplinaire, soucieuse de relier au lieu de séparer, de croiser les savoirs, d’articuler l’ordre et le désordre, la science et l’éthique, l’humain et le système-monde. Contre les fragmentations universitaires et les dogmatismes idéologiques, Morin plaide pour une pensée « constructiviste », qui articule la réalité du monde extérieur avec l’esprit humain qui l’appréhende.
Dans cette démarche, la connaissance n’est pas une reproduction fidèle du réel mais une co-construction. Il s’agit de comprendre le monde en acceptant sa pluralité, ses contradictions, ses incertitudes, ses dynamiques. Loin d’un relativisme paresseux, Morin cherche à penser l’articulation entre la rigueur et la complexité, entre la rationalité et la sensibilité, entre la science et la conscience.
L’engagement, toujours
Edgar Morin n’a jamais dissocié la pensée de l’action. Fondateur du Collegium international éthique, politique et scientifique, il défend une éthique de la responsabilité face aux défis du monde globalisé. Il est également cofondateur du Collectif Roosevelt, groupe de réflexion progressiste prônant une réforme en profondeur des institutions économiques, sociales et démocratiques, dans une perspective écologique et solidaire.
Son engagement n’est pas que théorique : il prend régulièrement position dans les grands débats de société. Il s’oppose à toutes les formes de domination et de simplification, qu’elles soient religieuses, politiques ou culturelles. Il défend les causes des peuples opprimés, sans jamais céder à la tentation du manichéisme.
C’est dans cet esprit qu’il dénonce, malgré ses origines juives ou précisément pour ses origines juives, le génocide en cours à Gaza, qualifiant les bombardements israéliens de crime contre l’humanité. Une position courageuse, saluée par certains, honnie par les inconditionnels du sionisme extrêmiste, mais toujours cohérente avec sa vision d’un humanisme critique, au-delà des appartenances, des identités et des fidélités communautaires.
Un penseur nécessaire
Centenaire en 2021, Edgar Morin n’a jamais cessé d’écrire, de débattre, d’interroger. À la fois philosophe, sociologue, écologue de la pensée, il est un passeur entre les disciplines, les cultures et les générations. Mais il est aussi un homme contesté : on lui reproche parfois une écriture foisonnante, une pensée trop large pour être rigoureuse, une propension à vouloir tout relier. Ces critiques, bien que légitimes, passent à côté de l’essentiel : dans un monde fragmenté, menacé par la simplification, l’urgence écologique et les replis identitaires, la pensée de Morin rappelle combien il est vital de maintenir la complexité du réel, même quand elle dérange.
Edgar Morin incarne ainsi une posture intellectuelle rare : celle de l’engagement lucide, de la critique sans haine, de la fidélité aux valeurs sans sectarisme. Il nous rappelle que penser, c’est relier ; et que résister, c’est d’abord refuser de renoncer à l’intelligence du monde.