chroniques
"Enfant, ne pleure pas" de Ngugi wa Thiong'o
James NGugi Wa Thiong’o (1938-2025), un écrivain kenyan nationaliste, de langue kikuyu, militant de la cause africaine, un homme du refus, un géant de la littérature mondiale, plusieurs fois cité pour un Prix Nobel de littérature
Avec Enfant, ne pleure pas, Ngugi wa Thiong'o a offert l’un des récits les plus poignants de la littérature africaine. Plus de 60 ans après sa parution, ce roman demeure un puissant témoignage sur la colonisation, la résistance et la quête d’émancipation. Le décès récent de l’écrivain kényan est l’occasion pour Samir Belahsen de revenir sur cette œuvre fondatrice, universelle par sa portée, ancrée dans l’histoire mais toujours résonnante aujourd’hui.

“L'instruction est le seul moyen de libération.”
“Le soleil brille toujours après une nuit sombre.”
Ngugi wa Thiong`o
Le décès de Ngugi wa Thiong'o, connu sous le nom de James Ngugi, était annoncé le 28 mai dernier. Ecrivain Kenyan né en 1938, il avait fait ses premiers pas en anglais, avant de faire le choix d'écrire dans sa langue maternelle : le gikuyu. Il a écrit des romans, des pièces de théâtre et des nouvelles, s'est tourné é également vers la littérature pour enfants. Wa Thiong a émigré aux Etats -Unis après avoir passé plus d’un an en prison au Kenya. Il y enseignera dans plusieurs universités, A Yale puis à l'Université de New York et à l'Université de Californie.
Décoloniser l’esprit : Une raison d’être
C’était sa raison d’écrire et le titre de son recueil d’essais publié en 1986, peut être aussi sa raison d’être…
Il est considéré comme son œuvre majeure, il y défend la décolonisation linguistique.
Selon lui, la langue maternelle est la base de la culture, de la résistance et surtout de la culture de résistance.
"Enfant, ne pleure pas" : une œuvre fondatrice
"Weep Not, Child", c’était la première de Ngũgĩ wa Thiong'o en Anglais en 1964 sous le nom de James Ngugi. Il s'agit d'une œuvre importante dans la littérature africaine, traitant de la colonisation, de la lutte pour l'indépendance du Kenya et des conséquences sociales sur les individus et les familles.
L’histoire :
On est dans un village de Gikuyu au Kenya entre 1952et 1960, période marquée par la violence, dans un contexte africain et mondial anticolonialiste. Le Kenya était depuis 1920 une colonie de la couronne.
L'indépendance du Kenya a été déclarée en décembre 1963.
Njoroge, le personnage central dont le principal objectif tout au long du roman est de devenir aussi instruit que possible est envoyé à l'école par sa mère. Il est le premier enfant de la famille à y aller. Sa famille vit sur la terre de Jacobo, un Africain enrichi grâce à ses relations suspectes avec les colons, et surtout avec M. Howlands l’Anglais blanc, le propriétaire terrien possédant les terres qui appartenaient à l'origine aux ancêtres de Ngotho.
Kamau, le frère de notre héros Njoroge est apprenti chez un charpentier.
Boro, le grand frère est toujours perturbé par son enrôlement militaire forcé pendant la deuxième Guerre mondiale et la perte de son frère aîné.
Le père de Njoroge qui s'occupe des terres de M. Howlands, il travaille dur, plus motivé par son envie de préserver ses terres ancestrales que par une quelconque fidélité envers M. Howlands.
La grève :
Quand les travailleurs noirs appellent à la grève pour améliorer leurs salaires, Ngotho hésite. Il craint d’être licencié et d’être éloigné de sa terre et ses deux épouses sont contre.
En définitive, il va au rassemblement. Un inspecteur de police, un homme blanc, se fait assister par Jacobo pour tenter de pacifier les grévistes.
Jacobo (le traitre) veut faire arrêter la grève.
Ngotho attaque Jacobo et c’est l’émeute, deux grévistes sont tuées.
Jacobo promet de se venger.
Ngotho, fauteur de trouble, est viré et la famille de Njoroge est obligée de déménager.
Les frères de Njoroge tiennent à ce qu’il poursuive ses études et les financent.
Le procès de Kenyatta
Le procès du chef reconnu du mouvement pour l’indépendance, Kenyatta, finit par une condamnation. De nouvelles protestations nationalistes provoquent une grande répression contre la population noire.
Jacobo (le traitre) et M. Howlands (le colon blanc) font face au Mau Mau, un mouvement populaire qui organise la lutte pour l'indépendance du Kenya.
Jacobo soupçonne Ngotho d'être le chef des Mau Mau et tente le faire emprisonner.
Le pays s’enflamme : six hommes autochtones noirs sont exécutés dans les bois.
Njoroge rencontre Mwihaki, la fille de Jacobo revenue du pensionnat, il se rend compte que le conflit des pères n'a pas affecté leur relation.
Njoroge réussit bien à l’école et rejoint le lycée. Tout le village est fier de lui et organise une quête pour ses frais de scolarité.
Jacobo est assassiné dans son bureau par un militant du Mau Mau. Njoroge et surtout son père sont interrogés et torturés puis libérés. Ngotho succombe à ses blessures.
Les deux frères se révèlent être à l'origine de l'assassinat. Boro, le grand frère, était le leader des Mau Mau. Njoroge découvre que son père savait et qu’il encourageait ses frères.
Kamau est condamné à vie.
Njoroge perd tout espoir, il perd aussi son amour et même sa foi, impuissant et désespéré…
Que peut-on dire de cette fin tragique du roman "enfant, ne pleure pas", plus de 60 ans après ?
Le roman illustre le désenchantement face aux espoirs d'émancipation portés par les protagonistes : l'éducation et la lutte anticoloniale au Kenya durant la révolte des Mau Mau.
Njoroge, notre héros, voit ses rêves brisés, une défaite personnelle et collective…
Le roman est un témoignage poignant de l'histoire coloniale kenyane et des espoirs déçus. Il est considéré comme le premier roman en anglais publié par un écrivain d'Afrique de l'Est.
L’histoire ressemble à tant d’histoires, on aurait pu la placer au Maghreb, au moyen orient ou en Afrique de l’ouest ou du sud, c’est en ça qu’elle est fondatrice et toujours actuelle…
Il reste que le Kenya comme toute l’Afrique, en 60 ans, a traversé des étapes importantes sur le chemin de l’émancipation.
Des Njoroge, des Boro et des Ngotho, il y en a aujourd’hui des millions qui luttent encore, chacun à sa manière…
Qu’ils continuent pour que Wa Thiong'o repose en paix !