Culture
Entretien d’Eugène Ebodé avec Hella Feki ou la mémoire partagée
« Lorsque j’ai commencé mes lectures sur Ranavalona III (portrait), je n’avais aucune idée de ce qu’elle me ferait découvrir. Elle n’a pas été seulement le sujet (du) roman, elle a également été une accompagnatrice, un personnage qui a été à mes côtés, dans son absence-présence, pendant ces trois années d’écriture. » (Hella Feki)
Hella Feki est actuellement professeure de lettres modernes et de théâtre à Paris. Elle a passé quatre années à Madagascar et puisé dans les documents relatifs au seul séjour de deux semaines que Ranavalona III, effectua en Tunisie en 1907, après son exil forcé à Alger par Galliéni, la matière pour Une reine sans royaume (JC Lattès, 2025). L’écrivaine tunisienne redonne souffle et densité littéraires à la dernière souveraine malgache, métamorphosant ces traces historiques en un roman habité par la mémoire, la sensualité et un panafricanisme compassionnel. Invitée en mai 2025 à l’Académie du Royaume du Maroc, elle a offert une magistrale leçon inaugurale lors du colloque consacré aux « Variations autour des pouvoirs de la création artistique », avec la reine déchue pour égérie centrale. Entretien.
Propos recueillis par Eugène Ebodé

Hella Feki
Avez-vous visité la tombe de la reine Ranavalona III lors de votre séjour à Madagascar ?
Durant mon séjour à Madagascar, ma maison se trouvait sur la colline située en face du palais de la Reine. J’ai très vite nourri une fascination pour les reines de Madagascar, en particulier Ranavalona Première car elle avait repoussé les missionnaires chrétiens et les colons, consciente de ce que leur présence impliquait pour leur île, mais aussi Ranavalona III, en raison de son exil à Alger. J’ai visité le palais de Tananarive, le Rova Manjakamiadana, au sommet de la colline Analamanga, dominant la capitale. J’ai également vu les tombeaux royaux dont le premier renferme les corps des quatre reines malgaches et le second y héberge le fameux roi Andrianampoinimerina.
Vous nourrissez un grand respect et beaucoup d’admiration pour l’écrivaine malgache Michèle Rakotoson.
Michèle Rakotoson m’a beaucoup aidé durant mon séjour. C’est une référence et une amie. Nous avons fait partie du même comité de pilotage pour l’organisation d’un salon du livre jeunesse à Tananarive. Nous allions parfois nous promener dans la campagne et nous nous retrouvions souvent sur ma terrasse, devant un paysage de collines, pour parler de littérature, mais pas seulement : je lui parlais aussi de la Tunisie et elle, de Madagascar. J’ai énormément appris sur la culture et la sensibilité malgache en la lisant également. Mon roman préféré est Henoy-Fragments en écorce.
Vous avez mobilisé une impressionnante galerie de personnalités dans Une reine sans Royaume : Louis Carton, Myriam Harry, écrivaine (1er prix Femina, voyagera aussi à Madagascar en 1935 et publiera des ouvrages sur Ranavalona I et Radama Ier), Dr Josep-Charles Madrus (traducteur à succès des Mille et une nuits) et sa femme Lucie Delarue-Madrus, dramaturge et amie de Myriam Harry. Sa pièce de théâtre « La prêtresse de Tanit » est jouée le 2 avril 1907 à Carthage par la Comédie française. Assiste aussi au spectacle Philippe Neel, mari d’Alexandra-David Neel et ingénieur en chef des chemins de fer tunisiens, le sculpteur Émile Perrault, Rudolf Lehmert et Ernst Landrock, célèbres photographes allemands… Joseph Gallieni…
J’ai beaucoup lu sur tous ces personnages : des biographies, des articles, des ouvrages historiques. J’ai également lu les œuvres de Myriam Harry et de Lucie Delarue-Mardrus. J’aurais aimé insister sur cette dernière, une grande dramaturge, féministe avant l’heure, mais le roman ne s’y est pas prêté. De même, il aurait été intéressant d’en savoir plus sur certains hommes de cette époque : je pense à cet architecte Louis Carton, à ce qui l’a poussé à réhabiliter le site antique de Carthage. Une intrigue aurait pu se nouer autour de ce duo fasciné par l’Antiquité, mais il a fallu faire des choix romanesques.
Vous évoquez aussi Maupassant, Courbet… Le lecteur se dit que vous avez dû en éliminer un certain nombre.
Il m’aurait plu d’accorder une plus grande place à l’histoire d’amour entre Lella Beya Qmar et Naceur Bey. Mais je voulais que la reine reste présente, et les essais d’écriture que j’ai pu faire m’ont fait prendre conscience qu’elle risquait de devenir un personnage lointain, si je me mettais à développer toutes ces intrigues.
Votre livre est aussi un éloge aux salons littéraires au début du 20e siècle - qui vont de l’Empire ottoman à la France, en passant par la Tunisie et l’Egypte. Etait-ce un axe prévu ou qui s’est imposé ?
Lorsque j’ai commencé mes lectures sur Ranavalona III, je n’avais aucune idée de ce qu’elle me ferait découvrir. Elle n’a pas été seulement le sujet de ce roman, elle a également été une accompagnatrice, un personnage qui a été à mes côtés, dans son absence-présence, pendant ces trois années d’écriture. Lorsque j’ai appris qu’elle avait été à Tunis en 1907, je me suis mise à lire sur la Tunisie de l’époque, sans savoir quels personnages je rencontrerais. C’est ainsi que j’ai d’abord découvert l’existence de la femme de Naceur Bey, Lella Beya Qmar, une odalisque circassienne qui avait été offerte par le sultan de Constantinople au Bey. Elle est arrivée en terre étrangère alors qu’elle n’avait que quatorze ans et a fait partie du harem de Sadok Bey, un homme âgé. A sa mort, elle a épousé son frère Ali Bey, vieillard également, dont elle a subi l’union charnelle forcée. Au décès de ce dernier, elle a enfin contracté un mariage d’amour : Naceur Bey lui a fait d’ailleurs construire un palais, le fameux Ksar Essaada, à La Marsa.
Un personnage peut ainsi en cacher un autre...
En me documentant sur ce personnage féminin, j’ai découvert la princesse égyptienne Nazli, qui a fondé les premiers salons littéraires de Tunis. Elle a vécu plusieurs années à Paris, puisqu’elle était l’épouse du grand ambassadeur Khalil Pacha, qui collectionnait les œuvres d’art et fréquentait Courbet et Ingres. Déjà érudite dans l’empire ottoman, ayant bénéficié d’une éducation élitiste et exigeante à Constantinople, elle a complété sa culture par la fréquentation des salons littéraires parisiens, qui lui ont inspiré ceux qu’elle a créés au Caire, après le décès de son époux. Par ses nombreux voyages en France, notamment pour les congrès d’Afrique du Nord, elle a rencontré le fils du grand Cheikh de la mosquée Ez-Zitouna, Khalil Bouhageb, alors politicien et membre de l’association démocratique de la Khaldounia. Et c’est en me renseignant plus avant sur cette princesse que j’ai découvert son amitié avec Myriam Harry, écrivaine lauréate du prix Femina pour La Conquête de Jérusalem en 1904, grande journaliste installée à Tunis. C’est en lisant les œuvres de cette dernière sur Tunis, La Tunisie enchantée, Tunis la Blanche et Mon amie Lucie Delarue-Mardrus, que je suis tombée, avec le ravissement que vous pouvez imaginer, sur sa rencontre avec la reine Ranavalona III lors de l’événement d’envergure internatiuonale organisé pour la réhabilitation de l’amphithéâtre romain de Carthage.
L’éloge des salons littéraires en Orient au vingtième siècle est donc un axe qui s’est imposé, et c’est ce que je trouve formidable en littérature et en écriture : l’inattendu.
L’histoire des infortunes politiques cohabite avec la noblesse des lettres dont des femmes aux têtes couronnées sont les animatrices. Les salons de pensée sont-ils, à vos yeux, une contribution particulière des femmes dans la construction de ce qu’on a appelé « la Belle Époque » ?
« La Belle Epoque » est la période que connaît la France lors des grands bouleversements culturels, scientifiques et techniques du début du vingtième siècle, et dont les expositions universelles sont un marqueur de célébration. Les salons littéraires de l’Orient n’étaient pas forcément connus de la France, mais je pense qu’ils ont nécessairement marqué l’époque, notamment parce qu’une femme comme la princesse Nazli voyageait en France, pour les congrès coloniaux, apportant une contribution à la réflexion sur le colonialisme à l’époque. De même, Myriam Harry, qui a couvert médiatiquement les émeutes de Thala et Kasserine en 1906, a écrit des articles de journaux lors du grand procès en défendant les paysans, ce qui lui a valu de nombreuses critiques de la part des Français. L’histoire des infortunes politiques est ainsi venue jusqu’en France par ces écrits.
Êtes-vous nostalgique de ce temps-là ?
Je ne suis pas nostalgique de ce temps-là, parce que notre époque nous offre d’autres richesses. Je dirais que je suis plutôt admirative des actions de ces femmes, engagées et courageuses, féministe et cultivées, qui ont défendu des valeurs et des causes majeures. Je ne suis pas certaines qu’elles soient très connues : elles ne sont que très brièvement citées dans les livres historiques. Pour moi, elles ont été, quelque part, invisibilisées et je m’interroge sur le prisme choisi lorsque l’on rend compte de l’Histoire.
Ranavalona III, sous votre plume, rappelle la culture malgache et la grandeur des kabary ou l’importance de la rhétorique à travers les hain-teny. Y a-t-il des équivalents dans la culture tunisienne ?
Les Kabary et l’importance de la rhétorique ont été une découverte pour moi lorsque je vivais à Madagascar. Je tenais vraiment à laisser une place importante à cette dimension dans mon écriture.
En Tunisie, nous avons un équivalent puisque la culture de l’oralité est très importante : l’art de raconter des histoires, l’art des proverbes, mais aussi l’art de prendre la parole en public. Cela prend d’autres formes que le discours proprement dit : les contes et les chansons. Par exemple, une longue mélopée peut faire l’éloge de quelqu’un, ou d’un événement, comme cela apparaît dans mon roman avec la chanteuse de Set Ouassila.
Où avez-vous passé votre propre enfance ? Quels jeux ou souvenirs conservez-vous à l’esprit de ce temps-là ?
J’ai passé toute mon enfance à Tunis. Je suis franco-tunisienne, née de l’union d’une mère française et d’un père tunisien. Je garde les souvenirs d’une petite fille en permanence dehors, refusant de jouer à la poupée et à la dînette avec les voisines de la rue où je passais mes étés, à Sfax, chez mes grands-parents. Ma grand-mère ne comprenait pas que je préfère m’échapper avec mon frère et mes cousins. Moi, j’aimais monter sur les toits pour jouer au rami avec eux, jouer à Chat Perché dans la rue avec les autres petits garçons et faire du vélo. Avec du recul, je comprends ma grand-mère : elle avait été mariée à dix ans avec mon grand-père (qui avait alors 18 ans) et avait eu son premier enfant à treize ans (comme Lella Beya Qmar). Elle n’avait connu que l’enfermement et les tâches ménagères. Pour elle, cela faisait partie du « devoir féminin » et mon attitude bouleversait les conventions et l’ordre patriarcal établi et accepté.
Chez mes parents, à Tunis, je jouissais d’une grande liberté de jeu : je montais dans les arbres, surtout dans mon grand caoutchouc où je dépliais des parapluies que je coinçais dans les branches pour me fabriquer des cabanes et des abris. Je ramassais également les cailloux du jardin, je les étiquetais « pierres précieuses ». Puis, je déplaçais une petite épicerie en bois que m’avait offerte pour mon père pour jouer, je plaçais les pierres dessus et je les vendais à la criée pour 10 millimes, ce qui faisaient rire tous les passants et les voisins. Lorsque je n’étais pas dehors, je passais aussi beaucoup de temps à lire, parfois dans mon caoutchouc, sous les parapluies.
Adolescente, je faisais du roller et je continuais à vouloir être dans la rue avec les garçons. Je crois que la liberté que j’avais, grâce à l’éducation de mes parents, mais aussi l’atmosphère du jeu dans la rue du Tunis de l’époque, a forgé mon caractère et mon esprit.
Parlez-nous de votre ambiance familiale en Tunisie.
La vie familiale en Tunisie est un élément très important de la culture : les grandes réunions entre oncles, tantes, cousins, cousines, les tablées conviviales. Lorsque nous allions à Sfax chez mes grands-parents, nous nous retrouvions parfois tous sur la terrasse de leur maison, sur des nattes, avec du thé et des amandes, après le repas du soir : l’un de mes cousins jouait des airs sur son luth ou « oud » et nous chantions des mélopées connues : « Taht’il yasmine » ou encore « Samra » de Hédi Jouini. C’était toujours très joyeux !
D’où vous vient la passion de l’écriture ?
Ma passion pour l’écriture me vient de celle que je nourris pour la lecture. J’ai toujours beaucoup lu, depuis l’enfance. J’écrivais beaucoup de comptines, dès que j’ai su écrire. Ma mère m’a confié que je savais déjà lire de manière fluide au bout de deux mois de CP. J’étais un jour à côté d’elle, elle lisait son roman. J’ai passé ma tête au-dessus de son épaule et je me suis mise à lire à voix haute les lignes de son livre. C’est ainsi qu’elle a découvert que j’avais déjà un rythme très fluide de déchiffrage et que j’aimais vraiment la lecture. Elle me lisait déjà beaucoup d’histoires, et à partir de ce moment-là, elle m’a offert toutes sortes de livres de contes et d’albums.
Je fabriquais aussi des petits journaux avec mon frère lorsque nous avions 8-9 ans : j’écrivais les histoires, les blagues, j’inventais des « pages de jeux », et mon frère tapait et mettait en forme le tout à l’ordinateur.
A l’adolescence, j’ai tenu un journal intime. Puis, adulte, j’ai tenu des carnets de voyage lors de mes tous du monde (c’était mon projet) avant de me décider à écrire des romans.
Quels sont vos auteurs préférés ?
Albert Memmi et Marguerite Duras.
J’ai découvert Albert Memmi à l’université de la Sorbonne, à la fin de ma licence de lettres, lors d’un cours de littérature francophone, donc assez tardivement. A partir de là, je me suis mise à lire toute son œuvre et j’ai choisi de faire mon mémoire de maîtrise sur La Statue de sel et Le Scorpion ou la confession imaginaire. J’avais pris mon appareil photo et j’étais allée sur les traces de ses lieux de vie dans la Hara, le « ghetto juif » de l’époque, dans la Médina, et j’avais photographié tous les lieux de ces romans, des lieux où il avait grandi. Lorsque mon mémoire a été terminé, je lui ai écrit une lettre pour lui dire que je souhaitais le rencontrer. Il m’a téléphoné, m’a proposé dans un premier temps de déposer mon mémoire dans sa boîte aux lettres à Paris, pour qu’il ait le temps de le lire. Il m’a rappelée et m’a invitée chez lui pour prendre le thé. Il m’a confié avoir été très ému par mon travail et notamment par les photographies. Nous avons ensuite continué à nous voir et nous écrire régulièrement. C’est sans doute lui, qui, inconsciemment, m’a donné envie d’écrire. Dans l’une de ses lettres, il écrit : « Merci, chère demoiselle, pour cette belle lettre. Elle m’a fait grand plaisir, également lorsqu’elle vient de quelqu’un de votre âge. On ne sait jamais si l’on réussit à traverser les générations… En outre, elle est joliment (je veux dire justement) écrite, et vous savez quel prix j’attache à la loyauté du style. Donnez-moi de vos nouvelles, et, plus tard, lorsque j’aurai fini cette corvée de lancement, revenez me voir, si vous en avez envie. Bien à vous, Albert Memmi ».
Après mon mémoire, j’ai continué à lire tout ce qu’Albert Memmi publiait. Il écrivait les livres que j’aurais rêvés que l’on me fasse lire au lycée, lorsque j’étais adolescente. Des livres d’une autre génération, certes, mais qui me ressemblaient : des livres sur les identités multiples, le tiraillement entre plusieurs cultures, la mosaïque des nationalités, mais aussi la vie des rues de Tunis, avec sa richesse, son renouveau, ses traditions et ses contradictions.
Marguerite Duras est aussi une écrivaine importante pour moi car son œuvre se situe dans le sillon de ces questionnements sur l’ailleurs : les accents d’une terre natale qui vous marque, la peinture d’une époque, mais aussi une écriture si singulière. J’ai lu L’Amant lorsque j’étais lycéenne. J’avais d’abord découvert le film dans les cassettes de mon oncle et ma tante à Lille, alors que j’y étais en vacances, un été. Ils m’avaient interdit de le regarder parce que « ce n’était pas de mon âge ». Je me suis empressée de regarder le film par petits bouts à chaque fois qu’ils partaient faire des courses. Cette histoire d’amour avec un amant chinois, vécue par une fille de mon âge, m’avait fascinée. En rentrant à Tunis, j’ai trouvé le roman dans la bibliothèque de ma mère et je l’ai dévoré. J’y ai retrouvé l’histoire d’amour sensuelle découverte en images mais pas seulement : la peinture de l’Indochine de l’époque, ce regard sur l’entrecroisement de cultures, et surtout cette poésie de l’écriture ! J’ai relu ce roman, une fois étudiante. J’étais partie avec mon compagnon de l’époque en voyage « sac à dos » pour faire le tour de l’Asie pendant deux mois : Cambodge – Vietnam – Laos- Thaïlande. J’ai adoré le relire dans ce contexte. J’ai ensuite lu beaucoup d’écrits de Marguerite Duras, mon préféré reste L’Amant, auxquels s’ajoutent L’Amant de la Chine du Nord, India Song, L’homme assis dans le couloir et Ecrire.
Dans votre premier roman choral, incisif, Noces de jasmin, les personnages racontent leurs péripéties durant les débuts de ce qu’on a appelé le Printemps arabe.
Ils le font sans savoir qu’il s’agit d’une révolution. Et les événements s’enchaînent rapidement, afin de créer une tension constante et qui grandit au fil des pages. Un compte à rebours est lancé : dix jours précédent la chute du régime de Ben Ali. Les personnages vivent en effet cela dans une sorte de grande inquiétude, de tension permanente.
Votre deuxième roman présente Ranavalona III écrivant son journal à l’orée de sa mort, à Alger, en mai 1917. Pourquoi avoir choisi ce moment ?
Parce qu’elle est malade et que ses jours sont comptés. En fusionnant avec elle, j’ai senti qu’elle allait partir et qu’elle aurait voulu raconter sa vie. Je l’ai donc entendu ainsi, dans une course contre le soleil. Quel moment a-t-il le plus marqué son existence. Pour moi, c’est son séjour à Tunis en 1907, mais aussi, ne soyons pas chauviniste : sa jeunesse, ses amours, son intronisation, la guerre, sa chute, son exil, son voyage, son esseulement, ses séjours en France et les rares moments de célébrité qu’elle rencontre, sa grande île, la guerre qui avance aussi…
Comment définiriez-vous votre style d’écriture ?
Je pense que mon style d’écriture puise son énergie dans l’art de conter, qui me vient de ma culture orientale et de ma grand-mère tunisienne, qui ne savait ni lire ni écrire mais savait raconter des histoires. J’aime que le lecteur soit accroché dès le début et ait envie de tourner les pages jusqu’à la fin. Dans la manière de « raconter » et de construire l’intrigue, il y a quelque chose de l’ordre de « l’écriture de l’urgence ».
Votre écriture opère-t-elle en particulier sur deux versants : la mémoire intime et la documentation ?
C’est une écriture à mi-chemin entre le document et la fiction, avec une orientation romanesque, des touches poétiques et un ton théâtral. On a souvent rapproché l’aspect choral de Noces de jasmin de monologues de théâtre (surtout celui de « La cellule ») et Une reine sans royaume est proche d’une tragédie shakespearienne : tout est déjà scellé d’avance, l’on assiste à un destin tracé, qui conduit fatalement à la mort. Mais je crois qu’au-delà de cette dimension tragique, de l’urgence, c’est la vie qui est célébrée : le souffle poétique, artistique, littéraire et de pensée que vit la reine Ranavalona III dans Une reine sans royaume.
L’amour aussi, est bien présent dans Noces de Jasmin.
Oui, l’amour, la sensualité. L’écriture et l’optimisme sont également présents dans l’histoire d’amour de Mehdi et Essia dans Noces de jasmin. Le but de l’écriture est de partager la mémoire.
Quel a été l’élément déclencheur de l’écriture de ce premier roman ?
Incontestablement, mon séjour à Tananarive ! Je me demandais souvent, là-bas, ce qui déclenchait un événement de révolte, puisque Madagascar en avait traversés plusieurs, mais surtout ce qui transformait une ébullition sociale en révolution capable de renverser un régime politique. Au-delà de cette question géopolitique, je me sentais loin de me terre natale et j’avais envie de la retrouver par l’écriture. Je vivais seule, je venais de me séparer de mon compagnon de vie avec qui j’avais partagé dix-sept années, j’étais loin des miens lors de cette période difficile, la nostalgie s’était mise à m’envahir. J’ai eu plus de temps et j’ai commencé à ranger, trier, ce que l’on fait souvent dans des moments de vie personnels qui nous bouleversent. Et je suis tombée sur un classeur rouge dans lequel j’avais archivé, avec ma sœur, quelques années après la révolution, des articles de journaux achetés tous les jours lors de la révolution, de janvier à mars 2011. Je l’ai feuilleté, et une grande émotion m’a submergée. J’ai ressorti des livres lus en France alors qu’ils étaient interdits de publication en Tunisie qui m’ont inspiré le personnage de La Cellule : Mon ami Ben Ali, Le Livre noir de la Tunisie, La Régente de Carthage. Puis, je me suis assise à mon bureau face aux collines de Tananarive et j’ai commencé à écrire. Au début, c’était thérapeutique et plaisant, cela me faisait beaucoup de bien, réparait quelque chose. Puis, progressivement, c’est devenu une quête jusqu’à se transformer en véritable projet romanesque. J’avais toujours rêvé d’écrire un roman, j’avais pour moi le temps, la solitude, l’envie, la passion.
Vous êtes une autrice sensible, adossée à l’événementiel ? A l’histoire ?
Avant d’écrire, je ne savais pas que l’histoire événementielle me touchait autant. Mes chapitres préférés en cours d’Histoire au lycée et en Khâgne étaient la colonisation et la décolonisation, ce n’est donc pas un hasard. Je suis le fruit de cette Histoire : mon père tunisien, est allé étudier en France, le pays qui a colonisé la Tunisie, avec les mêmes motivations que beaucoup de jeunes, ayant été scolarisés à l’école tunisienne, dans la langue française… Et là-bas, il a rencontré ma mère, française, qui est ensuite venue s’installer en Tunisie. Il n’est pas étonnant que le thème de « la traversée », du « métissage » m’obsède et s’immisce d’une manière ou d’une autre dans mes romans.
Quand avez-vous quitté la Tunisie pour la France ? Quelles étaient vos motivations ?
J’ai quitté la Tunisie à l’âge de 18 ans, juste après avoir obtenu mon baccalauréat au lycée français Pierre Mendès France de Mutuelleville, à Tunis. Je rêvais de partir vivre en France, tout en étant très triste de quitter ma terre natale : j’étais prise dans une classe préparatoire, en Khâgne au lycée Joffre de Montpellier et je rêvais déjà d’ailleurs, de voyages, d’explorations littéraires et de paysages. J’allais souvent en France en vacances avec mes parents, mais ce n’est pas la même chose que d’y vivre. En réalité, mon installation a été difficile : la Tunisie me manquait, et il m’a fallu toute l’année pour m’adapter à une terre qui était pourtant aussi mienne.
Vous vivez à Paris, après avoir presque fait le tour du monde. Vous revenez régulièrement au pays natal. Comment y voit-on l’avenir du continent africain ?
Je vis en France depuis mes 18 ans et retourne deux fois par ans au pays natal. Je crois que la vision de l’avenir du continent africain en Tunisie est un mélange de résilience en raison de la crise économique que rencontre la population, et de désespoir comme on peut le voir avec les histoires tragiques des traversées des migrants vers Lampedusa. Mais pas seulement : il y a aussi de l’espoir, de la fierté, de la solidarité.
Quel est le sujet majeur ou l’idée principale que vous aimeriez que vos lecteurs et lectrices retiennent de vos livres ?
Ce sont des romans de la liberté : liberté sensuelle, amoureuse, politique dans Noces de jasmin ; liberté de retrouver du souffle par la création, l’écriture, la pensée, l’engagement, et l’intégrité que le lecteur retrouve dans ma Ranavalona III, pardon, dans Une reine sans royaume.
Un dernier mot : Que retenez-vous de votre passage à l’Académie du Royaume du Maroc en mai dernier ?
J’ai eu l’honneur d’être invitée à l’Académie du Royaume du Maroc pour un colloque intitulé : « Variations autour des pouvoirs de la création artistique : croisements, distanciation, métamorphoses ». J’y ai proposé une leçon inaugurale sur les coulisses de l’écriture autour du roman de la reine Ranavalona III : ce fut le premier moment officiel où j’ai pu présenter le processus d’écriture de mon deuxième roman, Une reine sans royaume. J’en remercie Monsieur le Secrétaire perpétuel, le Pr Abdeljalil Lahjomri, pour l’extraordinaire mobilisation des intelligences et la richesse des débats que son institution propose et anime.
J’ai eu grand plaisir à écouter et à échanger avec des écrivains, universitaires et artistes d’horizons très différents, dont la préoccupation commune était la profondeur du geste créateur. Michel Ndaot nous a offert une très belle tirade, déclamée à travers l’amphithéâtre, avant d’évoquer le théâtre africain, après une présentation de la création théâtrale à l’ère de l’intelligence artificielle par Ousmane Aledji. Me revient aussi à l’esprit Joseph Incardona, qui a clôturé le colloque par une communication sur la fabrique de l’écriture. J’ai également été particulièrement impressionnée par les échanges autour de l’univers artistique de Bouchta El Hayani, ainsi que par la réflexion psychanalytique sur l’acte créatif pictural développée par Azzedine Hachimi Idrissi. D’autres champs furent abordés : les rituels et l’art populaire chez les Bamoun, présentés par François Nkémé, ou encore ceux de la prêtresse vaudou et des amazones du Bénin, évoqués par Roger Koudoadinou.
Ce type de colloque est fondamental pour affirmer la diversité du champ créatif africain, grâce au débat et au croisement d’idées issues de divers univers scientifiques et artistiques. Cette journée s’est déroulée dans les magnifiques locaux et jardins de l’Académie du Royaume du Maroc. La splendeur des lieux n’avait d’égale que la chaleur de l’accueil. Je me souviens du Pr Mohammed Essaouri, académicien et administrateur de la Chaire des littératures comparées de l’institution royale, ainsi que des différents présidents de séance que j’ai rencontrés, parmi lesquels l’académicien M. Mohammed Noureddine Affaya et Pr Sanae Ghouati de l’université de Kénitra.
En cela, je remercie toutes les personnes qui ont eu à cœur de rendre ce moment inoubliable, comme Monsieur Bachir Tamer, Directeur Exécutif de l’Académie, et Madame Salma El Houary, qui a organisé avec un grand professionnalisme ma venue. J’ai vraiment passé deux magnifiques journées à Rabat et renouvelle ma gratitude au grand ordonnateur de ces conversations fécondes : Monsieur le Secrétaire perpétuel.