Et si Driss Chraïbi avait ajouté sa voix à celles des écrivains qui parlent d’IA ? – Par Dr Az-Eddine Chraïbi

Et si Driss Chraïbi avait ajouté sa voix à celles des écrivains qui parlent d’IA ? – Par Dr Az-Eddine Chraïbi

On nous parle de machines capables de répondre, d’écrire, d’assistants qui ne se fatiguent jamais… Mais une question demeure : savent-ils douter ? Savent-ils sourire devant l’inattendu ? (Driss Chraïbi à titre posthume)

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À l’heure où de nombreux écrivains marocains se penchent sur l’intelligence artificielle, il est fascinant d’imaginer ce qu’aurait pensé Driss Chraïbi, esprit indocile et plume iconoclaste. Aurait-il vu dans l’IA un progrès ou une illusion ? Entre humour et lucidité, sa voix aurait sans doute rappelé bien des choses.

Par Dr Az-Eddine Bennani*

Ces derniers temps, Fouad Laroui, Tahar Ben Jelloun, Driss Alaoui M’Daghri et d’autres auteurs marocains ont partagé leurs réflexions sur l’intelligence artificielle. Chacun, avec son style et ses préoccupations, a tenté de saisir ce phénomène qui fascine autant qu’il inquiète. Mais si Driss Chraïbi, avec son esprit libre et son regard acéré sur la société, était parmi nous, que dirait-il ?

Peut-être ceci :
L’intelligence artificielle… Quel étrange mariage de mots ! Intelligence et artifice. Deux termes qui semblent se chercher et se défier à la fois. Car derrière chaque algorithme, il y a la promesse d’une raison sans faille, mais aussi le risque d’oublier ce qui fait la singularité humaine : l’émotion, l’erreur, l’imprévu.

On nous parle de machines capables de répondre, d’écrire, de diagnostiquer, de prévoir. Des assistants qui ne se fatiguent jamais, qui n’élèvent pas la voix, qui se perfectionnent à chaque instant. Mais une question demeure : savent-ils douter ? Savent-ils sourire devant l’inattendu, hésiter avant de choisir, reconnaître dans un silence la profondeur d’une pensée ?
Chraïbi, lui, aurait sans doute observé la scène avec une distance amusée. Il aurait imaginé des dialogues improbables entre un ordinateur et un enfant, entre un robot et un vieil artisan, pour montrer que la technique, si puissante soit-elle, ne remplace pas l’étincelle du vivant.

Il aurait peut-être décrit, dans une page pleine d’humour et de tendresse, un Maâlam du caftan dans son atelier, penché sur un tissu précieux, aiguisant ses ciseaux et choisissant des fils d’or. Une IA pourrait lui proposer des modèles, calculer des mesures parfaites, suggérer des motifs à la mode. Mais saurait-elle sentir, dans la tension d’un fil, le geste unique qui donne au caftan sa noblesse ? Pourrait-elle deviner l’histoire d’une cliente venue confier à cet artisan son rêve d’un jour unique ? Non. Car l’IA ne connaît ni le frisson de la soie entre les doigts, ni la transmission d’un savoir hérité, ni la fierté silencieuse d’un Maâlam qui signe une œuvre de sa main.

Il aurait aussi rappelé que l’essentiel ne réside pas dans la vitesse ou la performance, mais dans l’usage que nous faisons des outils. Que derrière chaque écran, il y a une société, des cultures, des histoires qui méritent d’être respectées. Qu’aucune technologie, aussi brillante soit-elle, ne vaut plus qu’un savoir transmis de génération en génération, qu’une parole sincère ou qu’un geste maîtrisé.

L’intelligence artificielle n’est ni un miracle ni une menace. Elle est un miroir tendu à nos ambitions. À nous d’en faire un instrument de progrès ou de distraction. Et si Driss Chraïbi avait pu conclure, peut-être aurait-il dit ceci : « Qu’elle soit puissante ou modeste, la machine ne sera jamais qu’un outil. Le vrai défi, c’est l’homme qui s’en sert. »

*Le Dr Az-Eddine Bennani, ancien professeur à l’Université de Technologie de Compiègne (UTC – Sorbonne Universités) et à NEOMA Business School (Reims, Rouen, Paris), est fondateur d’un cabinet de conseil à Paris et se déploie dans l’enseignement supérieur. Il a encadré des doctorants en France, au Maroc et en Chine, et continue à enseigner à l’Université Al Akhawayn et à l’ISTEC Paris. On compte parmi ses ouvrages: Le Phénomène numérique (2011/2013) et de L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique (2025).