Figuig et Tombouctou, uniques et semblables à la fois – Par Mohammed MBarki

Figuig et Tombouctou, uniques et semblables à la fois – Par Mohammed MBarki

Portes ouvragées de type maghrébins à Tomboctou

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Ce que De Figuig à Tombouctou : Maroc-Mali, Histoire et patrimoine partagés, que viennent d’éditer l’Académie du Royaume er l’Agence de l’Oriental, remet à jour, c’est que depuis des siècles, Figuig et Tombouctou, ces deux terres légendaires aux confins du Sahara, ont tissé des liens profonds marqués par le commerce, la culture et la spiritualité. Dans cet ouvrage, les auteurs explore l’histoire millénaire de ces deux villes, révélant leur connexion mystérieuse et durable. À travers une approche scientifique et historique, ce livre met en lumière, explique Mohammed Mbarki, Directeur général de l’Agence de l’Oriental, les échanges culturels et commerciaux qui ont marqué le passé saharien, tout en offrant un regard sur les enjeux contemporains d'une Afrique en quête de renaissance. L'ouvrage souligne l'importance de réhabiliter la mémoire de ces deux régions et de célébrer leur héritage commun, à travers des projets de coopération et de renouveau.

Par Mohammed Mbarki – Directeur de l’Agence de l’Oriental

Le sel vient du Nord, l’or vient du Sud, l’argent vient du pays des blancs, mais les paroles de Dieu, les choses savantes, les histoires et les jolis contes on ne les trouve qu’à Tombouctou
Dicton soudanais

Il est des moments de grâce dans la vie des sociétés humaines et des territoires d’exception où l’Histoire des Hommes rejoint la géopolitique pensée par leurs dirigeants.

Ce livre raconte les liens entre Figuig et Tombouctou enfouis au plus profond de la mémoire des Hommes. Certains marqueurs irréductibles les révèlent et des auteurs d’anthologie les évoquent depuis des siècles. Contemporain de la fondation de Tombouctou par les Touaregs, le géographe Charif Al Idrissi confirme ces liens établis dès le XIIᵉ siècle :

« Des Maghrébins commercent de part et d’autre du Sahara. »

Les réflexions historiques, sociologiques et anthropologiques développées dans cet ouvrage livrent un aperçu diversifié des multiples échanges entre les deux villes. Elles suggèrent aussi que le temps est venu de renouer avec la grande Histoire saharienne des peuples de l’Ouest africain tant les contextes et les logiques à l’œuvre aujourd’hui y sont favorables.

Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, héritier de cette mémoire dense et prospère, impulse sur le continent la vision d’une Afrique pacifique, juste et conquérante, où l’Histoire du monde a déjà situé les origines de l’Humanité. Ce livre s’inspire de cette vision pour l’appliquer avec bonheur aux territoires du Sud de l’Oriental marocain, enrichie de leurs prolongements naturels africains. Au cœur de ces territoires légendaires émergent Figuig et Tombouctou. Quoi de plus naturel alors que de mettre en valeur leurs relations que tant d’écrits anciens ont citées ou décrites… Une soif de découverte, une quête de fraternité.

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Au-delà des ressentis, des nostalgies et des mythes, la démarche s’est voulue d’abord scientifique. Ce choix doit beaucoup à Monsieur Abdeljalil Lahjomri, Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume et soutien actif du projet dès son origine.

La recherche et la mobilisation des chercheurs experts de ces espaces de légende comme la cohérence de leurs contributions sont l’œuvre du Professeur Rahal Boubrik, coordinateur scientifique de l’ouvrage. Les travaux du comité de pilotage et l’implication des Régions de l’Oriental et de Tombouctou qui ont délégué à l’Agence de l’Oriental la maîtrise d’ouvrage de cette immersion dans l’histoire soulignent l’importance attribuée à cet ouvrage collectif.

La mémoire irréfragable et intemporelle

L’histoire des territoires concernés est infiniment riche et très ancienne. Elle interpelle les espaces et les Hommes, voyageurs ou explorateurs, et célèbre les érudits, fierté de leur pays. Je pense notamment à Ahmad Baba al Timbukti et Abd al Jabbar de Figuig, symboles d’influences culturelles métissées et vigoureuses venues du Nord ou nées sur les terres subsahariennes. Le voisinage culturel des deux territoires va s’amorcer, croître puis générer des liens puissants autour du commerce et des caravanes de dromadaires, toile tendue entre deux mondes décidément indissociables.

Les références historiques indéniables abondent, les épopées légendaires aussi, tantôt sur fond de rivalités ou de complicité entre des dynasties et des empires prestigieux. Les dynasties marocaines successives renforcent ces liens ; sous Yusuf ibn Tashfin, les routes entre le Soudan, le Maroc et l’Andalousie sont sécurisées. Le déclin de l’empire du Ghana et l’avènement progressif de l’empire du Mali n’altèrent pas sensiblement les liens établis. L’ère Mérinide survient au Maroc durant la montée en puissance de l’empire malien, qui finit de conquérir le Soudan occidental au XIVᵉ siècle. Mais il décline au XVᵉ siècle et l’empire Songhaï va progressivement lui succéder, conquérant Tombouctou. Il sera l’interlocuteur privilégié des Saadiens. La période marque le plus haut niveau jamais atteint des échanges culturels et économiques apaisés entre Nord et Sud du Sahara, alors même qu’un négoce concurrent s’ouvre et se renforce sur la côte atlantique avec les Européens.

La dynastie Alaouite étend le commerce et sécurise les parcours par des accords avec les tribus sahariennes. Elle encourage les confréries soufies à amplifier la diffusion de l’Islam et à étendre leur propre réseau de représentations au long des parcours. Les Zaouïas, en particulier la Qadiriya et la Tijaniya, continuent encore aujourd’hui de diffuser leur message de spiritualité et de tolérance.

Ainsi, au fil des dynasties, l’Islam et la culture venues du Maroc affirment leurs présences et leurs apports. Au plan commercial, Figuig s’impose en carrefour attractif pour les tribus nomades. Elle leur offre tous les services (guides, cardage et tissage des laines, protection…) et les biens nécessaires (dromadaires, poudre à fusil, denrées alimentaires, vêtements…). Figuig est aussi un lieu majeur d’échanges culturels et cultuels. Ses savants produisent des livres, ses commerçants en importent ; beaucoup partent pour Tombouctou où ils sont très prisés.
Pour Léon l’Africain (Mohammed Hassan al Wazzan) :

« À Tombouctou, le commerce du livre manuscrit est de loin plus lucratif que n’importe quelle marchandise. »

Le retour du « penser africain »

Le colonialisme a convoité cette prospérité agissante, matérielle autant qu’immatérielle. Son irruption a détourné des flux commerciaux, affaibli les relations sociales traditionnelles, dévitalisé d’immenses territoires et appauvri les populations vivant des échanges transsahariens, au point de provoquer le déclin, voire la disparition, de nombreux établissements humains.

Que reste-t-il aujourd’hui de ce passé prestigieux, marque indélébile de l’identité africaine ?

Un socle mémoriel riche, un parcours de prospérité interrompu mais prêt à être renouvelé et l’ambition d’implémenter de grands projets visionnaires. Ainsi, l’Initiative Atlantique pour le Sahel prépare une intégration rationnelle mais imposante de la zone sahélo-saharienne.

Résilient, le dialogue entre ces deux villes reprend de plus belle : les coopérations s’accroissent et se diversifient. Les Régions ou les institutions liées accompagnent désormais les États dans une complémentarité enrichissante et bienvenue. Ainsi, quand Sa Majesté le Roi Mohammed VI offre au Mali une copie complète des manuscrits de Ahmad Baba, c’est toute cette mémoire qui est célébrée et revigorée.

Le présent ouvrage parcourt huit siècles de relations fécondes entre les deux rives de l’immense espace sahélo-saharien. Il suggère l’invention de nouvelles attaches progressivement scellées pour redonner vie aux fraternités historiques et culturelles, souvent malmenées mais jamais disparues. Il ambitionne de réhabiliter les mémoires estompées au cœur des relations multiples entre Figuig et Tombouctou.
Le prestige de l’Académie du Royaume accompagnera ce livre ; il ouvre la voie à de nombreuses recherches et montre combien l’Afrique a de leçons à délivrer.