Culture
IA et bibliothèques nationales : les défis de se protéger da la domination de modèles culturels extérieurs dans la production de savoirs automatisés
« L’IA n’est pas neutre. Elle dépend des données sur lesquelles elle est entraînée. Sans contenus culturels propres, les systèmes généreront des résultats standardisés, loin des spécificités régionales », prévient-elle. La question de la souveraineté numérique se pose alors avec acuité : comment éviter une domination de modèles culturels extérieurs dans la production de savoirs automatisés ? (Saloua Abdelkhalek)
Alors que l’intelligence artificielle s’impose dans le paysage numérique mondial, son intégration dans les bibliothèques nationales du monde arabe pose d’importants défis. À l’occasion du premier Forum des bibliothèques nationales arabes, tenu à Rabat, l’experte de l’ALECSO Saloua Abdelkhalek met en garde contre une adoption précipitée de l’IA sans stratégie culturelle, technique et éthique claire.
Une adoption encore timide mais porteuse d’enjeux majeurs
Présente à Rabat dans le cadre du Forum sur “L’intelligence artificielle au service des bibliothèques et du patrimoine documentaire”, Saloua Abdelkhalek, experte à l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (ALECSO), estime dans un entretien avec Jihane Mourchid (MAP) que l’usage de l’IA dans les bibliothèques publiques du monde arabe reste limité. Pourtant, les enjeux sont de taille : il s’agit non seulement de préserver un patrimoine documentaire fragile – notamment les manuscrits anciens – mais aussi de moderniser les services d’accès à l’information.
Sur le plan technique, Mme Abdelkhalek souligne la difficulté d’élaborer des bases de données fiables et adaptées aux réalités arabes. « L’IA n’est pas neutre. Elle dépend des données sur lesquelles elle est entraînée. Sans contenus culturels propres, les systèmes généreront des résultats standardisés, loin des spécificités régionales », prévient-elle.
La question de la souveraineté numérique se pose alors avec acuité : comment éviter une domination de modèles culturels extérieurs dans la production de savoirs automatisés ? Pour l’experte, les pays arabes doivent impérativement investir dans leurs propres corpus, structurer leurs métadonnées et collaborer pour créer une base documentaire solide, multilingue et représentative.
Vers une charte éthique et une stratégie commune arabe
Outre les aspects techniques et culturels, Saloua Abdelkhalek insiste sur les enjeux éthiques liés à l’usage de l’intelligence artificielle dans les institutions patrimoniales. Transparence des algorithmes, respect de la vie privée des utilisateurs, gouvernance des données : autant de problématiques qui méritent, selon elle, une réponse coordonnée à l’échelle du monde arabe.
Elle plaide ainsi pour l’élaboration de chartes éthiques communes, prenant appui sur les principes universels tout en s’adaptant aux réalités locales. L’ALECSO, affirme-t-elle, est prête à mettre son expertise au service de cette ambition collective. L’objectif est de garantir un usage responsable, équitable et respectueux des spécificités culturelles.
Le choix de Rabat, capitale culturelle du Royaume, pour accueillir ce forum fondateur ne doit rien au hasard. Pour Mme Abdelkhalek, la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc (BNRM) est appelée à jouer un rôle moteur. Forte de son histoire et de ses infrastructures, elle peut devenir un laboratoire de pratiques innovantes en matière de numérisation et d’intégration raisonnée de l’IA.
Durant les deux journées du forum, les échanges ont porté sur des thématiques-clés telles que “le rôle de l’IA dans le développement des services des bibliothèques nationales”, “la gestion du patrimoine manuscrit” ou encore les premières expériences des pays arabes dans l’automatisation des services documentaires.