Culture
L'écho des esprits persans à Fès : Un souffle d'Orient dans le jardin de l'âme
Vendredi, c'est l'ensemble arménien Naghash qui a illuminé la scène de Jnan Sbil. Revisitant les poèmes médiévaux de Mkrtich Naghash, les musiciens ont mêlé duduk, oud, dohol et piano dans une fusion entre folk ancestral et mélodies modernes, flirtant avec le jazz et la pop. (Photo MAP)
Dans le jardin mystique de Jnan Sbil, la musique persane a rencontré les poésies anciennes et les rêves du présent. La 28e édition du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde a vibré au rythme de l'âme iranienne, en convoquant l'émotion, l'histoire et l'intemporel.
L'âme des instruments, le chant du monde
Le samedi soir, dans le cadre verdoyant de Jnan Sbil, les notes persanes ont été semées comme des graines de nostalgie et de réconciliation. Sara Eghlimi, chanteuse à la voix cristalline, portée par les sonorités du târ de Milade Mohammadi, du kemanche d'Alireza Meghrazi et des percussions mystiques de Roshanak Rafani, a emmené le public dans un voyage hors du temps, au cœur de la mémoire iranienne.
Chaque note était un pont vers une civilisation, chaque respiration, une offrande aux anciens. Le daf, le tombak, le kamancheh : autant de voix, autant de souffles. La musique persane se distingue par son improvisation, mais aussi par son romantisme spirituel, à la fois chevaleresque et mélancolique. L'ensemble "Persian Chants" a incarné cette vérité : la musique est un acte de foi.
Dans leur entretien accordé à la MAP, les artistes insistent sur cette vitalité. "Nous ne préservons pas, nous dialoguons avec l'histoire", affirme Roshanak Rafani. Ce n'est pas la fixité qui les anime, mais la respiration constante entre un héritage modal et une liberté expressive. La poésie persane, ce trésor aux accents mystiques, leur sert de boussole et d'inspiration.
Sara Eghlimi est l'héritière d'une tradition féminine ancienne, longtemps invisibilisée. Les miniatures et les fresques anciennes montrent pourtant la présence active de femmes musiciennes à la Cour. Cette présence a été ravivée avec fierté sur la scène de Fès, dans ce lieu où la spiritualité féconde la création.
D'autres souffles venus d'ailleurs
Vendredi, c'est l'ensemble arménien Naghash qui a illuminé la scène de Jnan Sbil. Revisitant les poèmes médiévaux de Mkrtich Naghash, les musiciens ont mêlé duduk, oud, dohol et piano dans une fusion entre folk ancestral et mélodies modernes, flirtant avec le jazz et la pop.
Le compositeur John Hodian a réussi à faire vibrer l’âme arménienne avec des harmonies contemporaines, suscitant chez le public une transe aussi douce que puissante. Là encore, la musique devient un lieu d'union entre les époques, entre les blessures de l'histoire et les renaissances culturelles.
L'ensemble suisse Zenaida a ajouté une autre nuance à cette palette. Spécialisé dans le chant grégorien et la polyphonie renaissance, le groupe a trouvé sa cohésion dans un master vocal intensif. Pour eux, la "Renaissance" du thème du festival n'est pas qu'une période historique : c'est un souffle de redécouverte, de relecture contemporaine d’un patrimoine ancien.
"Nous faisons dialoguer le plain-chant avec le présent. Nos voix, si anciennes soient-elles, parlent encore aujourd’hui", expliquait Raphaël Joanne, membre du groupe.
Le chant des steppes kazakhes : mémoire et mystique
Enfin, le "Chant des steppes kazakhes", porté par Ulzhan Baibussynova et Aigerim Yersainova, a apporté un souffle chamanique. Leurs chants Jirao et le son ancestral du Kyl Kobyz ont rappelé que la musique, dans sa forme la plus ancienne, était invocation, lien aux ancêtres, outil de transmission orale.
"Quand nous jouons, nous convoquons un monde. Une autre temporalité s’ouvre, et nous ne sommes plus tout à fait ici", disent-elles. Leur art, bien qu’ancestral, attire aujourd’hui un public en quête de racines. Leur maître, Ustaz, 80 ans, veille encore sur chaque performance.
La 28e édition du Festival de Fès, placée sous le Haut Patronage de SM le Roi Mohammed VI, réunit plus de 200 artistes de 15 pays. C’est un carrefour des âmes où l’on ne vient pas simplement écouter, mais ressentir. Le thème des "Renaissances" y prend tout son sens : dans chaque note persane, kazakhe, arménienne ou grégorienne, c’est une part du monde qui revient à la vie.
Fès, encore une fois, s’est montrée fidèle à elle-même : une cité de spiritualité où les musiques sacrées trouvent leur écrin, leur écho et leur avenir.