La capitale du nord – Par Seddik Maaninou

La capitale du nord – Par Seddik Maaninou

Dès les années vingt du siècle dernier, la société tétouanaise se trouvait à un niveau élevé qui lui permit de négocier avec les Espagnols pour améliorer la condition de la population, en créant des conseils locaux, des secteurs commerciaux, des écoles privées et des zones industrielles

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En route vers Tétouan, Seddik Maaninou replonge dans ses souvenirs de la « colombe blanche » des années 1950, alors capitale du Nord sous protectorat espagnol. De son rôle politique et culturel à la vitalité actuelle de ses initiatives, il raconte l’histoire d’une ville érudite, élégante et militante, ainsi qu’une rencontre mémorable à la librairie Dar Al-Hikma 

                                                                                                             

Par Seddik Maaninou

Capitale du Nord

Les souvenirs ont remonté alors que je me rendais à Tétouan, à ma première visite de la « colombe blanche ». C’était dans les années cinquante du siècle dernier. La ville était alors la capitale du Nord. Une capitale dans tous les sens du terme, dont le rayonnement couvrait non seulement le Nord du Royaume, sous l’autorité espagnole, mais embrassait le sud pour atteindre la ville de Sidi Ifni, la région de Tarfaya et l’ensemble du Sahara occidental marocain.

Le khalifa du Sultan

Tétouan abritait le siège du khalifa du Sultan, qui représentait la légitimité du pouvoir en tant que vice-roi et représentant du Sultan… Il était en réalité un véritable souverain, avec son palais, son gouvernement, ses ministres, ses conseillers, ses fous de cour, son protocole pour les réceptions et les fêtes, ainsi que pour la prière du vendredi et les célébrations religieuses.

Une ville érudite

Dès les années vingt du siècle dernier, la société tétouanaise se trouvait à un niveau élevé qui lui permit de négocier avec les Espagnols pour améliorer la condition de la population, en créant des conseils locaux, des secteurs commerciaux, des écoles privées et des zones industrielles… Tétouan fut pionnière dans ces réalisations. Mais ce qui caractérisait Tétouan comme environnement culturel, créatif et communicatif, c’est qu’elle était à la fois ville nationale et érudite, élégante et militante. À cette époque, journaux et revues y paraissaient comme dans peu d’autres villes. Des partis politiques y naquirent, avec leurs dirigeants, leurs journaux, leurs organisations et leurs slogans. Elle fut aussi l’une des premières à réclamer l’indépendance.

Dans ses demeures et jardins se côtoyaient poètes, sculpteurs, peintres, musiciens et chanteurs. On y portait un intérêt particulier au livre, avec ses fêtes, à la peinture avec ses écoles, à l’histoire avec ses passionnés, et à l’artisanat, avec son savoir-faire, son goût et sa précision.

La librairie Dar Al-Hikma

En route vers Tétouan, je me remémorais tout cela, alors que je m’apprêtais à donner une conférence autour de mes mémoires en six volumes, intitulées « Les jours d’antan ». C’était en réponse à une invitation de la librairie « Dar Al-Hikma », qui fêtait le douzième anniversaire de sa fondation… Au cours de ma présentation, j’ai salué cette initiative qui ravive des traditions culturelles profondément ancrées dans la conscience marocaine…

Car le libraire n’était pas un simple commerçant de livres, mais un connaisseur de ce que contient sa bibliothèque, qui guide le visiteur, l’informe des dernières parutions, de l’état du marché et de la circulation des publications. Il conseille et oriente vers ce qui correspond aux attentes des lecteurs, discute avec eux et les éclaire, avant de leur vendre un ouvrage.

Une dame qui m’a embarrassé

Après ma présentation par Madame Hassna Daoud — une introduction qui, ai-je dit ensuite, « m’a embarrassé par les éloges, les rappels et la mise en valeur de mes efforts pour préserver la mémoire collective » —, la conférence a duré près de deux heures, durant lesquelles j’ai évoqué ce que j’ai connu d’événements et de faits vécus durant le règne de feu le roi Hassan II, à l’intérieur et à l’extérieur du Maroc… J’ai mis en lumière et analysé un certain nombre de points restés dans les coulisses du pouvoir, loin de sa surface. J’ai raconté des histoires et anecdotes amusantes et étranges que j’ai vécues et que je ne pouvais pas dévoiler durant mon exercice du journalisme, ce métier de recherche, d’investigation et d’information. Qui n’est pas, comme on aime le répéter, un « métier de peine », mais un métier qui procure un sentiment de bonheur à la fin de la journée, lorsque on a accompli son devoir de partage avec autrui.

Une série de questions

J’ai été surpris par le grand nombre de questions, par leur haut niveau et la précision des observations et impressions qu’elles contenaient, avec le désir d’obtenir plus d’informations. La séance a duré un peu plus de trois heures et demie, à l’issue desquelles le propriétaire de la librairie, M. Mohamed Mahboub, m’a dit : « C’est la séance la plus longue depuis le début de cette heureuse initiative ». En conclusion, M. El-Bekkali, au nom de la librairie, m’a offert un lot de livres et une plaque commémorative retraçant cette rencontre, qui a sans aucun doute contribué à faire connaître une partie des coulisses de l’histoire contemporaine du Maroc.

La Cordoue marocaine

Reste à dire que Tétouan est une ville alliant architecture espagnole et caractère andalou, différente des médinas marocaines traditionnelles, ce qui amena des historiens à surnommer Tétouan « la Cordoue du Maroc ». Et la vérité est que Tétouan aujourd’hui, avec ses activités culturelles variées et intenses dans les bibliothèques, associations, salons et forums…, comme me l’a dit un professeur, « est aujourd’hui, la ville la plus dynamique de toutes les cités méditerranéennes ».