Culture
L’Aïta, entre mémoire vivante et scène contemporaine
Cette édition a accordé une place centrale à l’aïta féminine, incarnée avec brio par Siham Mesfiouia et Ikram El Abdiya
Entre Safi et El Jadida, les festivals consacrés à l’Aïta confirment l’ancrage de ce patrimoine dans la culture marocaine, tout en l’ouvrant à de nouveaux publics et de nouvelles formes.
Safi célèbre la vitalité de l’Aïta dans une 23e édition ambitieuse
La ville de Safi a vécu, du 17 au 20 juillet, au rythme vibrant de la 23e édition du Festival national de l’Art de l’Aïta, qui a réuni sur plusieurs scènes artistes confirmés, jeunes talents, chercheurs et passionnés de cet art populaire. Placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette manifestation a mis en lumière la richesse de l’Aïta sous toutes ses formes : marsaouia, chaâbia, hasbaouia et jabalia.
L’espace "Ville de la Culture et des Arts", cœur névralgique du festival, a accueilli une programmation dense où se sont illustrés des noms prestigieux comme Nouh El Kanouni et le groupe Majmaâ Al-Ahbab, dans une fusion subtile entre tradition et modernité. La scène de la place Moulay Youssef a, pour sa part, offert une soirée de clôture mémorable portée par Soufiane Makhloufi, dont la performance, entre hasbaouia et marsaouia, a touché les spectateurs par sa puissance vocale et sa sincérité.
Un hommage appuyé à la voix féminine de l’Aïta
Cette édition a accordé une place centrale à l’aïta féminine, incarnée avec brio par Siham Mesfiouia et Ikram El Abdiya. Ces deux artistes ont enflammé la scène par leurs interprétations revisitées, alliant fidélité à l’héritage musical et fraîcheur contemporaine. Leur présence a marqué un moment fort du festival, démontrant que l’aïta, loin d’être figée dans le passé, sait se réinventer au féminin.
Le festival n’a pas seulement été une vitrine artistique, mais aussi un espace d’échange et de transmission. Des ateliers dédiés à la jeunesse ont permis à de nombreux participants d’explorer les métiers de la culture, en interaction directe avec des artistes et encadrants expérimentés. En parallèle, les conférences ont ouvert des perspectives inédites, à l’image de la table ronde sur la "théâtralisation de l’aïta", explorant les passerelles entre musique traditionnelle, mise en scène contemporaine et cinéma.
Un festival en mutation pour un public élargi
Pour Hassan El Habachi, directeur provincial de la culture à Safi et Youssoufia, cette édition a marqué un tournant : « Nous avons réussi à réunir des figures historiques de l’Aïta avec de jeunes artistes prometteurs. La nouveauté, c’est aussi l’ajout d’une seconde scène à la Ville de la Culture, ce qui a permis d’élargir l’audience et de diversifier les expériences ». Il insiste sur l’enjeu de la transmission : préserver l’authenticité tout en modernisant les formes d’accès à ce patrimoine.
Ce positionnement répond à la volonté de faire de l’Aïta un pilier de l’industrie culturelle marocaine. En partenariat avec l’Association "Les Amis de Thor Heyerdahl" et la préfecture de Safi, cette édition portait le thème "Patrimoine musical et industries culturelles", dans une optique de valorisation économique et symbolique du legs musical national.
El Jadida donne le ton avec l’Aïta Marsaouia
À El Jadida, c’est le Théâtre Afifi qui a ouvert les festivités de la 2ᵉ édition du Festival de l’Aïta Marsaouia, le 19 juillet. Organisé par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication en partenariat avec le Conseil de la région Casablanca-Settat, le festival rend hommage à l’une des déclinaisons les plus populaires de l’Aïta, en pleine célébration de la Fête du Trône.
Une soirée inaugurale émouvante a été animée par trois figures de l’Aïta Marsaouia : Bouchaib Doukkali, Bouchaib Jdidi et Nabil El Ayoubi, lauréat du concours "Najm El Aïta". Le public, nombreux et intergénérationnel, a salué cette soirée comme un retour aux sources, entre ferveur patrimoniale et exaltation artistique.
Émergence des jeunes talents et fidélité à la mémoire
Zouheir Aâlouan, directeur artistique du festival, a mis en avant la volonté de faire émerger de nouveaux talents : « Le concours ‘Najm El Aïta’ est l’une des innovations de cette édition. Il donne la possibilité à de jeunes artistes d’être découverts par un large public et d’évoluer aux côtés des maîtres du genre ».
Pour le jeune chanteur Nabil El Ayoubi, sacré "étoile de l’Aïta", cette reconnaissance est un tremplin : « Je suis fier de porter cet héritage et de lui donner une nouvelle voix. Ce titre me pousse à continuer dans cette voie avec plus d’engagement et de créativité ».
Avant cette soirée, la ville avait accueilli une master class consacrée aux spécificités stylistiques de l’Aïta Marsaouia, ainsi qu’une session éliminatoire du concours encadrée par un jury d’experts.
Un festival itinérant aux ambitions élargies
Le Festival de l’Aïta Marsaouia ne se limite pas à El Jadida. Jusqu’au 2 août, il s’étendra aux villes de Mediouna et Casablanca, autour du thème "Fidélité à la mémoire, ouverture sur l’avenir". Six grandes soirées, des conférences, concours, hommages et événements parallèles composeront cette édition, pensée comme une plateforme pour le dialogue intergénérationnel et la transmission vivante de l’Aïta.
Ces deux festivals, à Safi et à El Jadida, illustrent la dynamique actuelle autour de l’Aïta au Maroc : un art populaire désormais au centre d’une réflexion sur la mémoire, la création, l’inclusion des jeunes et la valorisation économique du patrimoine. Entre scènes vibrantes et laboratoires d’idées, l’Aïta affirme sa modernité, sans renier ses racines.