Le centenaire au Kanoun - Par Anwar CHERKAOUI

Le centenaire au Kanoun - Par Anwar CHERKAOUI

Et voici que nous sommes en 2025. Le vieil homme fête ses 102 ans. Ses doigts ne courent plus aussi vite sur les cordes, mais chaque note qu’il tire semble venir de très loin

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À travers l’histoire bouleversante de Salah Cherki, virtuose du kanoun et amoureux de la musique marocaine, Anwar Cherkaoui retrace un siècle de vie porté par la foi, l’amour des siens et la résilience. Entre accident, rémission et renaissance, Anwar Cherkaoui raconte le merveilleux le destin de ce centenaire devenu légende. Il est celui qui rappel que la vie, comme la musique, improvise toujours au-delà des partitions écrites.

Par Anwar Cherkaoui

L’amour familial, la Foi en Dieu et les avancées médicales sont à l’origine de ce conte.

Le temps, parfois, s’amuse comme un pianiste distrait : il pose ses doigts sur les touches de la vie, hésite, reprend, improvise, puis revient sur une note qui semble éternelle.

En septembre 2011, le vieil homme venait de célébrer un sommet : la publication de son livre de 400 pages, un véritable Mausolée de papier, dressée à la gloire de la musique marocaine.

Dans ses pages vibraient des siècles de mélodies, et, comme si cela ne suffisait pas, deux CD accompagnaient l’ouvrage, tels deux cierges allumés devant son instrument fétiche : le kanoun.

Cet objet de bois et de cordes n’était pas seulement son compagnon. C’était son double, son confident, son journal intime.

À chaque note, c’était l’écho d’un pays, la rumeur des médinas, les soupirs de la mer.

Il avait 88 ans, l’œil vif, la main agile, et un sourire que les ans n’avaient pas émoussé.

On aurait dit un personnage échappé d’un film de Woody Allen : un peu trop ironique pour être un sage, un peu trop poétique pour être un cynique.

Et puis, la vie — toujours malicieuse — lui a tendu un piège dérisoire.

Un jeune automobiliste, pressé comme le sont tous les jeunes automobilistes du monde, l’a percuté.

Un accident banal, une scène de trottoir, presque ridicule.

Diagnostic : fracture du fémur.

À cet âge, la fracture est une sentence.

Les vieux manuels de médecine, poussiéreux et péremptoires, écrivent déjà la conclusion : mort à brève échéance.

Mais c’était compter sans les nouvelles partitions de la science, les mains attentives des médecins, l’amour infatigable des siens.

Surtout, c’était oublier la musique intérieure qui l’habitait.

Cette foi vibrante en Dieu, inébranlable, qui lui tenait lieu d’orchestre invisible.

Alors, contre toute attente, la mélodie reprit. Lentement, comme un boléro.

Une note ténue d’abord, fragile, presque suspendue. Puis une autre, puis une autre encore.

Chaque jour, chaque souffle, ajoutait un instrument : la caresse d’un petit-fils, la vigilance d’une belle fille, le rire d’un voisin, la prière du soir.

Le tempo s’accélérait, s’amplifiait, comme dans la montée orchestrale de Ravel.

Et, derrière, on entendait la patte de Michel Legrand : des cordes veloutées, une trompette légère, une fluidité presque jazzy, donnant au destin une couleur nouvelle.

Les mois sont devenus des années, les années une décennie et plus.

Les pronostics sont tombés les uns après les autres, comme des dominos désavoués par la réalité.

Et voici que nous sommes en 2025. Le vieil homme fête ses 102 ans.

Le kanoun repose toujours à ses côtés, comme une sentinelle fidèle.

Ses doigts ne courent plus aussi vite sur les cordes, mais chaque note qu’il tire semble venir de très loin.

Et si la médecine y voit un miracle, si la science y lit une anomalie, lui n’y voit qu’une suite logique : la vie, comme la musique, n’obéit jamais tout à fait aux partitions écrites.

Elle improvise.

Dors en paix l’artiste, le virtuose du Kanoun, Salah Cherki.