Culture
Le Congrès des Lumières – Par Seddik Maaninou
Le jour des grandes assises, le palais des congrès céleste brillait de mille feux, mêlant l’éclat de la lune aux rayons du soleil… A l’entrée du palais l’identité des participants était rigoureusement contrôlée
Après une longue hésitation, les martyrs décidèrent de convoquer un congrès extraordinaire pour étudier la situation du pays… Immédiatement, un comité d'organisation s’attela à lancer l’appel à cette réunion et à préparer les lieux de rassemblement. Les membres de la commission préparatoires furent choisis parmi les vétérans des martyrs, les premiers à tomber sous le feu de l’ennemi. Les participants se demandèrent s’il fallait inclure tous les martyrs ou seulement ceux tombés sous les balles du colon français. A l’unanimité moins deux ou trois voix, la décision fut prise de ne retenir que les premiers. C’est ainsi que des historiques de la lutte pour l’indépendance tels Abbane Ramdane, Krim Belkacem ou encore Mohammed Boudiaf, éliminés par des tirs frères, ont été éliminés une deuxième fois du cours de l’histoire.
Le jour des grandes assises, le palais des congrès céleste brillait de mille feux, mêlant l’éclat de la lune aux rayons du soleil… A l’entrée du palais l’identité des participants était rigoureusement contrôlée, et il s’avéra que le nombre de martyrs s’élevait à un demi-million, alors que l’on croyait jusqu’ici qu’ils dépassaient le million et demi.
C’est à la septième heure que les âmes se retrouvèrent, les unes avaient des ailes, c’était apparemment parce qu’ils avaient plus mérité que d’autres, mais tout le monde était aux anges, heureux de rencontre grandiose à l’image de tout ce que dont les enfants de ce pays dont ils étaient, dans une autre vie, originaires. Ils évoquèrent les souvenirs de lutte, comment ils ont échappé à la mort une première fois avant d’y succomber à la suivante, ils échangèrent également sur leurs modes respectifs de résistance, les raisons qui les y ont poussé et chacun raconta orgueilleusement sa propre bravoure. L’assemblée, bien que teintée de mélancolie face au sort que leurs héritiers, pas tous et pas toujours légitimes, ont réservé au pays, se réjouissait de cette rencontre.
D’anciens présidents tentèrent de prendre la parole… mais l’assemblée rejeta ceux qui, selon elle, avaient nui à la révolution, plongé la résistance dans une infernale spirale d’épuration, échoué dans leur mission de développement, s’étaient entêtés inutilement, et avaient emprisonné leurs frères compagnons dans les geôles et l’humiliation.
Un autre président essaya d’assister au congrès, mais se retrouva au banc des accusés : il était tenu pour responsable de la décennie sanglante, au cours de laquelle des centaines de milliers furent tués.
Les congressistes adoptèrent une motion, présentée par un journaliste assassiné par les services et attribués aux barbus. Ils admettaient ainsi les morts de cette décennie dans les rangs des martyrs, leur accordèrent le droit de présence, mais pas celui de voter. Ils les considéraient comme des victimes d’une violence injustifiée, et promirent de traduire les criminels en justice, sollicitant même l’aide des dix-neuf gardiens de l’enfer pour les traquer.
Plus tard, un autre arriva sur sa chaise roulante, réclamant justice. Il prétendit que son programme visait à réformer le pays, et que son maintien au pouvoir pour un cinquième mandat répondait à une demande populaire. Les martyrs décidèrent de l’arrêter immédiatement, de le traduire devant une justice divine, et de confier les rôles de juges et de témoins aux martyrs de la décennie noire.
Une missive fut reçue, dans une enveloppe frappée du sceau de l’État pivot et contresigné par la Force de frappe. Elle réaffirmait que l’économie du pays la meilleure au monde et assurair que les files d’attente pour l’achat d’un pack de lait étaient un phénomène humain naturel auquel il ne fallait accorder aucune attention… Elle saluait également l’importation massive des moutons de l’Aïd malgré le chaos engendré, et répétait à qui voulait encore l’entendre que le pays était un continent victime de tentative d’encerclement fruit d’un complot intergalactique. Elle prétendait que plus d’un milliard de mètres cubes d’eau de mer étaient dessalés chaque jour… que les résultats économiques surpassaient ceux de l’Europe… et concluait par sa célèbre phrase : « Tripoli est une ligne rouge ». L’auteur exigeait des applaudissements pour ses réalisations et une place d’honneur en tant que meilleur président.
Le comité lut la dépêche, la retourna à son expéditeur, et y inscrivit : « À adresser à un hôpital spécialisé ».
Le congrès démarra avec plusieurs interventions. Les orateurs exprimèrent leur douleur face à l’état du pays, affirmant que leurs sacrifices avaient été vaincus par l’oubli. La plupart dénoncèrent l’instrumentalisation des martyrs pour susciter l’émotion publique.
L’un d’eux déclara :
- « Notre martyre est devenu de la poussière foulée au sol… Évoqué sans raison, il est devenu une marchandise entre les mains des mercantiles. Nous sommes devenus un mur des lamentations de crocodile pour les opportunistes, un simulacre d’attestation d’honorabilité pour les pions du pouvoir. Nos sacrifices ont été égorgés sur l’autel des comptes à l’étranger les hypocrites.
Un autre s’écria :
« Dieu me suffit, et Il est le meilleur des garants ! » ( حسبي الله ونعم الوكيل)
L’assemblée se leva pour prier… les anges firent l’appel à la prière, la lumière s’intensifia, le silence régna, et les invocations fusèrent pour un changement radical et le respect du sang versé
Une voix puissante retentit :
« Ô martyrs… Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu… (لا حول ولا قوة إلا بالله ), votre appel a été entendu… Les choses vont changer… Les tyrans tomberont… La terre sera purifiée… À vous la félicité, vous êtes au Paradis ! »
Les martyrs s’écrièrent :
- « Allahou Akbar ! Un Paradis civile, pas militaire ! »
Certains proposèrent un sit-in devant les portes du Paradis pour empêcher d’y entrer tout membre de la Bande et tout stipendié du pouvoir. A l’heure où nous mettons sous presse, les délibérations se poursuivaient, mais selon des sources concordantes proches du congrès une majorité étaient en train de se dégager dans ce sens, et que bientôt les tambours de la délivrance résonneront pour sonner la fin du Congrès des Lumières.
