Culture
Le deuil des chiens d’Abdelhak Serhane - Par Samir Belahsen
Quatre sœurs quittent leur maison, une rupture dans la douleur et la haine à cause de leur belle mère. Dix ans après cette fuite, les sœurs se retrouvent pour la veillée funèbre du père, elles rompent le silence.
Avec Le deuil des chiens, Abdelhak Serhane livre un roman polyphonique, brutal et cru, où quatre sœurs brisent le silence pour raconter leur calvaire dans une société patriarcale sans pitié. Entre mémoire familiale et chronique sociale, l’auteur de Messaouda poursuit son œuvre de dénonciation, mêlant fable politique, parole féminine retrouvée et critique radicale du Maroc des années 1980-1990. Samir Belhasen revient sur l’ouvrage et sur la littérature féminine au Maroc.

Par Samir Belahsen
« Chez nous le mâle respire, la femelle transpire et les enfants expirent. C’est une loi de notre nature ; la loi de l’inégalité et de l’injustice. »
Abdelhak Serhane/ Messaouda
« Quand l’espoir naît de la misère, le rêve fait perdre la tête. »
Abdelhak Serhane/Les enfants des rues étroites
L’auteur de « Messaouda » (1983), Abdelhak Serhane, virulent opposant de toujours, s’est continuellement intéressé aux problèmes sociaux et politiques du Maroc.
Il a toujours dénoncé la corruption et défendu les libertés individuelles. Sa critique débordait sur la religion.
Ses fables sociales « Les Enfants des rues étroites » (1986), « Le Soleil des obscurs » (1992) et « Les Temps noirs » (2002), et son dernier ouvrage, « L’Homme qui marchait sur les fesses » (2013), mêlent récits et indignation politique.
Natif de Sefrou en 1950, Docteur en psychologie, exilé volontaire au Canada depuis 2000, Abdelhak Serhane enseigne la littérature française à l’université d’Etat de Louisiane.
Il a été aussi l’auteur d’un essai remarqué « L’Amour circoncis » (1996) où il aborde le tabou de la sexualité.
Dans « L’Homme qui marche sur les fesses » (2013), il a tenté de répondre à ceux qui l’accusent de faire des misères du peuple la matière de ses écrits. On y reviendra.
L’histoire
Quatre sœurs quittent leur maison, une rupture dans la douleur et la haine à cause de leur belle mère.
Dix ans après cette fuite, les sœurs se retrouvent pour la veillée funèbre du père, elles rompent le silence.
Le patriarche s’étant tu pour toujours, elles racontent leurs calvaires. Chacune à son tour crie sa tragédie, conte son histoire, elles décrivent leurs errances dans une société patriarcale et violement cruelle.
Serhane pointe la violence du père puis celle de la société. Les filles sont assujetties au silence. Leurs tragédies racontent la domination, la soumission, l’humiliation et l’abandon.
Le père « phallocrate » n’est que pouvoir dépourvu d’amour, pour lui la femme est juste un « mal nécessaire ».
Pour nos conteuses, l’exil de 10 ans était aussi bien géographique qu’intérieur. Pour elles, être fille, c’est être condamnée au silence à l’errance, à l’exploitation, à la déchéance, à la perte.
Avec une minutie singulière, Serhane décrit l’angoisse, la peur, la faim, la honte que le monde extérieur, le monde de l’exil, leur a réservées sans clémence, aucune.
Chama l’aînée, revancharde, souhaite que leurs récits, hantent le patriarche jusque dans la tombe, « tu ne goûteras jamais le sommeil ».
Le roman est une polyphonie douloureuse. Les souvenirs s’entremêlent, les récits se croisent…
Elles luttent pour prendre la parole, règlent leurs comptes tentant de détruire la domination posthume du père « pouvoir ».
Les sœurs jurent par le Livre sacré de (re)revenir, après dix ans, raconter leur vécu au père, une forme de sororité et de résistance collective par la mémoire et le récit.
A travers les histoires individuelles, Serhane aborde la misère sociale, la corruption, l’hypocrisie religieuse, la violence envers les femmes, le sort des exclus, des marginalisés et des pauvres, la hiérarchie politique mafieuse, l’arbitraire de la police, tout y est.
Le texte choque parfois par ses métaphores crues : la chaire grasse, la sueur, le sang, les mouches, les corps puant et les bestioles charognardes. Des images et des odeurs pour dénoncer la déshumanisation… « Nous étions les mouches du père, capables d’arracher la peau morceau par morceau ».
De même, les scènes de politiciens, policiers, mondanités décadentes, soirées homosexuelles… oscillent entre comique noir, grotesque et dénonciation violente du Maroc des années 1980-1990.
Le texte aborde la question de la difficulté à énoncer son histoire, sur le poids du silence imposé par le patriarche et par la société : « Seule cette parole est capable de me libérer du poids de ta haine ».
Femmes et parole
Plusieurs auteurs maghrébins majeurs ont abordé le rapport des femmes à la parole. La prise de parole féminine est encore aujourd’hui au cœur des projets littéraires et même politiques.
La question de la parole féminine est récurrente chez Assia Djebar. Dans ses œuvres comme « L’Amour, la fantasia », « Ombre sultane », « Loin de Médine » et « Vaste est la prison », on retrouve la parole féminine à la fois comme mémoire de l’Histoire et chemin d’émancipation individuelle et collective.
Dans « Rêves de femmes », « Une enfance au harem » et « La Prisonnière », Fatema Mernissi explore la conquête de la parole dans un univers clos et codifié. Pour Mernissi la connaissance, l’écriture et la prise de parole sont des stratégies d’évasion et surtout de subversion face aux limites imposées aux femmes.
Dans « Une enfance marocaine », Touria Hadraoui propose un récit autofictionnel où la réappropriation de la parole devient un outil de réappropriation de soi et de confrontation avec l’autorité traditionnelle.
Dans « Shérazade », Leïla Sebbar met en scène la prise de parole comme enjeu identitaire, entre tradition, exil et modernité, faisant de l’écriture le lieu d’un dialogue jamais achevé.
Siham Benchekroun développe une écriture à la première personne pour transformer l’expression individuelle en questionnement collectif sur la condition des femmes et leur accès à la voix publique.
D’autres romans signés aussi par Farida Diouri, Fatiha Boucetta, Bahae Trabelsi…, illustrent la manière dont la littérature maghrébine féminine s’est constituée, depuis les années 1980, comme espace de résistance, de dévoilement et de transformation radicale de la condition féminine par la parole écrite.
« Le Deuil des chiens » c’est une polyphonie de la parole retrouvée mais inassouvie, portée à son excès.
Le « je » des narratrices dévoile la résistance contre la domination du pouvoir masculin et les rend visibles avec l’intimité et le désir de sujet féminin.
Des « Je » qui visibilisent…
Avec Serhane, on passe de l’humiliation à une quasi‑sacralisation du féminin.
C’est aussi une chronique sociale et politique, où la condition féminine et la brutalité du pouvoir masculin se répondent sans filtre, dans une langue abrasive, brute, crue, et une structure éclatée. Le recours au dialecte Marocain est maitrisé, il permet de donner plus d’abrasivité aux mots qui brisent le silence dans une riposte posthume.
« Le deuil des chiens » c’est le désir d’exister autrement…sans la honte.