Le festival de Fès de la culture soufie, une immersion dans l’univers mystique

Le festival de Fès de la culture soufie, une immersion dans l’univers mystique

Il est des soirs où la musique ne se joue plus : elle prie. Samedi 25 octobre, Bab Al Makina s’est changée en nef spirituelle. Sur scène, la Tariqa Harraqiya, venue de la Zaouia-mère de Tétouan

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Sous le ciel étoilé de Bab Al Makina, la 17ᵉ édition du Festival de Fès de la culture soufie s’est refermée sur une note de ferveur et d’émerveillement. La Tariqa Harraqiya, héritière d’un souffle mystique profond, a transformé la soirée de clôture en une véritable ascension intérieure, où les voix habitées, les rythmes poétiques et la lumière des chants ont célébré l’union du divin et de l’humain. Portée par une scénographie dépouillée et vibrante, cette ultime nuit a fait de Fès le cœur battant d’un soufisme vivant, enraciné et universel, fidèle à sa vocation de pont entre les cultures, les âmes et les temps.

Les derniers éclats de la passion d’El Harraq

UNE VUE DE L’ASSISTANCE

Il est des soirs où la musique ne se joue plus : elle prie. Samedi 25 octobre, Bab Al Makina s’est changée en nef spirituelle. Sur scène, la Tariqa Harraqiya, venue de la Zaouia-mère de Tétouan, a ravivé les lueurs de “la passion d’El Harraq”, ce maître soufi dont les poèmes, faits de feu et de lumière, continuent d’irriguer la mémoire mystique du Maroc. La voix grave des chanteurs, le frémissement des tambours, la montée lente des invocations, tout concourait à faire de cette clôture un moment d’élévation collective.

Dans la foule silencieuse, on percevait comme une respiration commune — un souffle qui liait le public, les musiciens et le ciel. L’amour divin et la quête intérieure s’y répondaient, à travers un répertoire ciselé où s’entremêlaient beauté, recueillement et intensité spirituelle. La scène vibrait d’une poésie habitée, tandis que les mélodies s’enroulaient autour des mots comme pour mieux les faire monter vers le Très-Haut.

 La Zaouia-mère de Tétouan, gardienne d’un héritage

La présence de la Tariqa Harraqiya à Fès n’était pas fortuite : elle incarnait la continuité d’une tradition, un fil spirituel tendu entre le Nord et le cœur du Maroc. Fondée par le grand maître Ahmed El Harraq, poète et mystique du XIXᵉ siècle, la confrérie porte la marque d’un soufisme à la fois profond et ouvert, où la beauté est la voie de la connaissance.

Leur art du chant — mélange de dhikr et de samaa — résonne comme une mémoire vivante du patrimoine spirituel marocain. En programmant cette confrérie en clôture, le festival rendait hommage à ces Turuq, “véritables écoles de l’âme et creusets du lien social”. Des confréries où l’on apprend non seulement à prier, mais à vivre ensemble, à conjuguer enracinement et ouverture, tradition et modernité.

Une nuit de recueillement sous le ciel de Fès

La soirée de clôture fut un moment suspendu. Sous les murailles millénaires de Bab Al Makina, le site se transforma en un sanctuaire à ciel ouvert. Des voix entremêlées de rythmes et de prières, des envolées mélodiques, des invocations qui semblaient gravir les étoiles. L’auditoire, nombreux, mêlant Fassis, visiteurs étrangers et fidèles confrériques, était saisi par une même émotion.

Faouzi Skalli, président du festival, ne cachait pas sa fierté : « Ce fut un hommage à El Harraq, qui est pour moi le Rûmi de l’Islam occidental. Une édition particulièrement riche sur les plans intellectuel et artistique. » Il ajouta : « Notre ambition est de traduire ce que porte la civilisation marocaine comme créativité, patrimoine et capacité à féconder les cultures. »

À cet instant, Fès redevenait ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : une ville-pont, un centre d’équilibre entre l’esprit et la matière, entre mémoire et modernité.

 Vivre poétiquement : la matrice d’un renouveau spirituel

Placée sous le Haut Patronage de SM le Roi Mohammed VI, la 17ᵉ édition du Festival de la culture soufie s’est tenue sous le thème “Vivre poétiquement — Art et spiritualité”. Ce choix de thème n’était pas fortuit : il traduisait une conviction que le festival, année après année, s’efforce d’incarner — celle d’un Maroc où la culture spirituelle devient une matrice de transformation sociale, culturelle et même écologique.

De fait, cette édition a offert une traversée du monde soufi : Qawwali indien avec Anwar Sabri, Tariqa Qadiriya, Tariqa Charaqawiya, Tariqa Sqalliya, Tariqa Boutchichiya… autant de traditions réunies sous le même ciel pour témoigner de la diversité d’une foi qui relie, pacifie et inspire. Chaque confrérie, chaque voix apportait sa couleur à cette mosaïque de lumière.

La spiritualité y était vécue comme une respiration universelle : le chant devenait dialogue, la poésie devenait prière. À travers ces rencontres, c’est toute la vocation civilisationnelle du Maroc qui s’exprimait — celle d’un pays qui sait accueillir les différences dans la même ferveur du beau.

La musique andalouse, un pont entre les âmes

Parmi les moments marquants, la soirée consacrée à la musique andalouse fut un sommet d’émotion. Sous les projecteurs de Bab Al Makina, Mohamed Briouel, Marouane Hajji et Noureddine Tahiri ont fait revivre, l’espace d’un soir, l’âme des maîtres andalous.

Briouel, patriarche du genre, fit résonner les noubas anciennes avec la rigueur d’un maître et la douceur d’un poète. À ses côtés, Marouane Hajji, enfant de Fès et voix montante du samâa soufi, insufflait à cet art millénaire une jeunesse rayonnante. Tahiri, avec sa voix soyeuse et son phrasé d’une pureté rare, complétait le trio. Ensemble, ils tissèrent un pont entre tradition et modernité, mémoire et émotion, prouvant que la musique andalouse reste un langage universel de paix.

« C’est un grand honneur pour moi, enfant de Fès, de participer à ce festival, d’autant plus qu’il coïncide avec le 44ᵉ anniversaire de l’inscription de la Médina au patrimoine mondial de l’UNESCO », confia Hajji. Et ce soir-là, la médina semblait justement respirer à travers eux.

Les rituels du souffle : la Tariqa Boutchichiya et l’extase du dhikr

Le lundi, la Tariqa Boutchichiya avait déjà préparé le terrain à cette apothéose spirituelle. Leurs voix limpides, leurs chants de Madih puisés dans le patrimoine soufi, avaient offert un moment d’une beauté rare. La confrérie, d’envergure internationale, y a rappelé la vocation universelle du soufisme marocain : un art de la présence, un art du cœur.

Pour Abdelilah Bendaoud, membre du groupe de samaa, « participer à ce festival, c’est partager les enseignements du soufisme, ses valeurs et sa beauté. » Et en effet, cette soirée fut une invitation à la méditation. Les sons du oud et du bendîr, les voix montantes du chœur, les ornementations vocales s’unissaient dans une harmonie qui semblait effacer le temps.

Le public, debout, fermait les yeux, comme happé par une transe douce. Ce n’était plus un spectacle, mais une prière.

L’écho du monde : l’esprit d’IncontriFès

Au-delà du chant, le festival a poursuivi sa mission d’ouverture et de dialogue des cultures. Dans le cadre des “IncontriFès 2025”, un concert exceptionnel a réuni le violoniste Giulio Plotino et le guitariste Dario Macaluso. Ensemble, ils ont offert un hommage vibrant à Niccolò Paganini, maître du romantisme européen, dans une performance où le violon et la guitare conversaient comme deux âmes soeurs.

Introduit par le philosophe et musicologue Danilo Prefumo, ce concert symbolisait ce que Fès sait faire de mieux : relier le génie occidental et la spiritualité orientale, unir la virtuosité et l’intériorité. Là encore, l’universalité du langage musical rejoignait l’universalité du souffle soufi.

La Tariqa Sqalliya : le chant comme élévation

Jeudi soir, ce fut au tour de la Tariqa Sqalliya de rappeler que le samaa n’est pas seulement un art, mais un chemin. Leurs voix ont empli Bab Al Makina de dhikr et de louanges au Prophète Sidna Mohammed. Dans une belle harmonie, leurs mounchidines ont chanté la foi, la beauté et la gratitude.

Mohamed Bennis, membre de la confrérie, rappela que « l’art du samaa et du madih favorise le rapprochement du divin et la purification de l’âme ». Et ce soir-là, les âmes se sont effectivement rapprochées, au rythme des battements du cœur collectif de Fès.

La Zaouia Moulay Ahmed Sqalli, fondée au XVIIᵉ siècle, demeure l’un des hauts lieux du dhikr et du samaa. Ses séances, souvent conclues par les danses extatiques du khamra, réaffirment l’essence du soufisme marocain : une ivresse spirituelle qui ne cherche pas l’oubli, mais la lumière.

 Fès, capitale du souffle

À l’issue de cette 17ᵉ édition, Fès se confirme comme le cœur battant d’un Maroc spirituel et universel. Un Maroc qui n’oppose pas foi et modernité, raison et émotion, mais les unit dans une même aspiration à la beauté.

Du samaa à la poésie, de la philosophie à la musique andalouse, le festival a tissé un récit où l’art devient prière, et la prière, un art de vivre. Dans un monde fragmenté, cette semaine à Fès a rappelé que la culture soufie demeure un remède à la dispersion, un langage de paix et de lumière.

« Ce que nous cherchons, disait Faouzi Skalli, c’est de faire émerger à partir de Fès une âme poétique et civilisationnelle. » Et cette âme, incontestablement, a trouvé sa voix.