Culture
Le périple Chinois (2/6) : Guilin et Ma Junwu – Par Samir Belahsen
Ma Junwu (1881-1940), dont le nom de courtoisie était Houshan, originaire de Guilin (Guangxi), fut un éminent révolutionnaire démocrate, poète patriote et éducateur de la Chine moderne. Durant la Révolution de 1911, il participa activement aux activités révolutionnaires et mena une propagande démocratique de longue haleine. Il fut l’un des premiers membres de l’Alliance révolutionnaire (Tongmenghui). (Extrait de ce qui est écrit sur le cartel présentant la statue de Ma Junwu à Guilin)
À travers la figure de Ma Junwu, poète, scientifique et révolutionnaire, la littérature chinoise moderne révèle son tiraillement entre tradition et modernité et esthétique. De retour de Chine, Samir Belahsen donne libre cours à son coup de cœur ppour ce scientifique poète. Originaire de Guilin, ville-poème par excellence, Ma Junwu incarne une génération d’intellectuels qui, en traduisant Mill, Olympe de Gouges ou Darwin, cherchaient à réformer leur pays sans renier l’héritage classique.

Par Samir Belahsen
« Qui fait l’âne ne doit pas s’étonner si les autres lui montent dessus »*
Proverbe Chinois
« Certains traitres ont une étonnante faculté de se convaincre eux-mêmes de la sainteté de leurs intentions. »
Charles Hamel
La littérature chinoise contemporaine se caractérise par une multiplicité des genres et des thèmes, qui reflètent le va-et-vient entre une tradition séculaire et une modernité en pleine évolution. À l’avant-garde, on trouve l’intérêt pour la quête d’identité, les bouleversements urbains et sociaux et la place des femmes et de la science-fiction.
La Nouvelle vague des romanciers aborde la société chinoise actuelle avec ironie, humour et finesse, les problématiques universelles telles que la famille, la mémoire et la modernité restent présentes.
En plein essor, la Science-fiction avec des auteurs Liu Cixin, dont "Le Problème à Trois Corps" a eu un impact international rarement atteint.
Quant à la Poésie modernisée, elle connaît un regain d'intérêt depuis qu’elle fusionne les formes classiques avec les thématiques contemporaines en s’ouvrant à des publics jeunes grâce aux médias numériques.
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La Littérature des cicatrices et les écritures documentaires, héritées de la période post-Révolution culturelle, continuent d’explorer les blessures sociales, la mémoire collective et les réalités urbaines et rurales nouvelles.
La nouvelle tendance de l’écriture subjective et l’exploration plutôt récente du "je" témoignent d’une tendance à privilégier la voix individuelle reflétant une certaine influence de l’individualisme et l’impact de la rencontre avec la littérature occidentale.
Dans les chroniques à venir, on essaiera d’aborder les figures phares de cette littérature : Yu Hua pour son ironie sociale, Annie Baobei pour la critique de la vie urbaine, Liu Cixin pour la science-fiction, Xue Xinran pour les questions sociétales et Wang Shuo et Can Xue pour la littérature avant-gardiste et l’expérimentation formelle.
Ici, « je » traite d’un coup de cœur de la poésie Chinoise.
Guilin et Ma Junwu
Guilin est l'une des plus belles villes de Chine. Sa beauté légendaire a inspiré les poètes et les peintres pendant des siècles, ses paysages karstiques paraissent tout droit sortis d'une peinture à l'encre de Chine traditionnelle.
Autour de Guilin, des milliers de collines calcaires (karst) aux formes élancées comme des pains de sucre. Sculptées par l'érosion sur des millions d'années, elles créent une silhouette inimitable.
Cette beauté se découvre le mieux le long de la rivière Li, entre Guilin et Yangshuo. Cette scène iconique est reproduite d'innombrables fois sur les peintures et même sur les billets de banque chinois. Une inspiration poétique millénaire :
Han Yu, le grand poète de la dynastie Tang (il y a plus de 1000 ans), les avait décrits :
« Les pics aux formes diverses se dressent, droits comme des jeunes gens timides. Les eaux de la rivière Li, vertes comme une pierre précieuse, s'enroulent comme une ceinture. »
Guilin, c’est l’âme de la montagne chinoise, l’incarnation la plus complète de l’idéal esthétique chinois – l’harmonie entre l’homme, l’eau et la montagne. Au milieu de Guilin se dresse la magnifique statue de Ma Junwu, le poète de Guilin (1881-1940).
La ville reconnait l'importance de son rôle dans l'histoire culturelle et littéraire de la Chine.
Cet homme est né à une époque difficile, a vécu l’extinction de la dynastie Qing, a été le contemporain de la période républicaine, la chute de Nankin et d’autres grands événements dans l’histoire de la Chine. Sa préoccupation pour l’avenir périlleux de la Chine révoltée vibre dans ses œuvres. Ma Junwu a été formé comme chimiste à l’université de Kyoto puis de Berlin.
Les idées révolutionnaires modernistes l’avaient animé, il fut l’un des leaders du mouvement réformiste.
Ses œuvres reflètent souvent ses préoccupations sociales et politiques. Il a également été un défenseur de l'éducation et de la littérature modernes. Après la révolution de 1911, il a occupé divers postes administratifs et académiques de haut rang. Il fut recteur de l'Université de Guangxi et de l'Université nationale de Pékin. Tout au long de sa carrière, il cherchait à concilier les savoirs techniques occidentaux avec la culture chinoise.
Il avait traduit des œuvres notoires comme : « Sur la liberté » de John Stuart Mill, « Les droits de la femme » d’Olympe de Gouges et « La filiation de l’homme » de Charles Darwin.
Il reste que Ma Junwu était d’abord un poète attaché à sa ville natale. L'image de Guilin et de ses collines hante souvent sa poésie, symbolisant une Chine éternelle et belle, contrastant avec la nation fragile menacée par les puissances étrangères.
La Poésie de Ma Junwu
La poésie de Ma Junwu est le reflet de sa double identité : celle du lettré traditionnel et celle du scientifique modernisateur.
Il maîtrisait les formes classiques (Jintishi), avec leurs mètres stricts (pentasyllabique ou heptasyllabique), leurs rimes et leurs parallélismes rigoureux.
Au niveau contenu, il a insufflé dans le respect des structures anciennes des thèmes résolument modernes et engagés comme le patriotisme actif et l'appel à la renaissance nationale. Il décrit et déplore la faiblesse de "l'homme malade de l'Asie" et appelle à son réveil…
En plus, il introduit des concepts scientifiques (évolution, gravité, machines) dans le langage poétique.
On trouve aussi les traces de ses voyages avec les images de la tour Eiffel et des Alpes qu'il intègre à son riche univers poétique.
De fait son œuvre est un pont fascinant entre les deux périodes en utilisant le langage du passé pour dire le présent mais surtout l’avenir.
Le poème traduit ci-après a été écrit en 1931 en réaction de ce qui avait été appelé l’incident de Mukden quand l’armée japonaise de Kwantung avait envahi et occupé la Mandchourie sans beaucoup de résistance, il faut le dire, des troupes chinoises.
Lamentation pour Shenyang
-I-
La séduisante Zhao Si, la frénétique Zhu Wu,
Et la si légère Butterfly*, la plus douée de toutes.
La terre de la tendresse est le tombeau des héros ;
Qu'importe que l'armée de l'Est entre dans Shenyang !
-II-
Les messages militaires urgents arrivent en pleine nuit ;
Sur scène, les cordes et les flûtes les accompagnent.
Shenyang est tombée, cessez de vous retourner !
Serrez plutôt Ajiao* dans vos bras pour quelques danses de plus.
Butterfly fait référence à Hu Die (Whose name means "Butterfly"), la plus grande star de cinéma de l'époque à Shanghai.
Zhao Si Zhao Yidi, était la maîtresse de Zhang Xueliang et Zhu Wu (belle-sœur de Zhang étaient des figures sociales célèbres.
Ajiao est une référence classique à une concubine belle et vénérée, synonyme ici de "belle femme", un peu comme Layla dans la poésie Arabe.
Ma Junwu utilise ici l'ironie et l'imaginaire classique la "belle qui perd le héros" pour peindre un tableau accablant de l'état d'esprit de l'élite de l’époque. Dans un moment de crise majeure, elle plonge dans l’irresponsabilité, la frivolité et les plaisirs de Shanghai, oubliant le désastre qui frappe le nord du pays.
Alain, le philosophe français de la même période qui disait « Tout pouvoir sans contrôle rend fou », avait aussi dit : « Le philosophe est le marchand de sommeil des élites. »