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Le périple Chinois 3/6 : Yu Hua, l’ironie comme arme - Par Samir Belahsen
Gong Li, Jiazhen dans le film, plus belle que jamais, représente dans son rôle l’exemple type du sacrifice pour les siens, véritable pilier de résistance et de résilience dans la famille.
Dans cette troisième étape de son périple chinois, Samir Belahsen s’arrête sur l’écrivain Yu Hua et son roman Vivre !, œuvre phare de la littérature contemporaine chinoise. À travers l’histoire de la famille Xu, frappée par les tragédies de la Chine maoïste, Yu Hua manie l’ironie et l’humour noir pour dénoncer les absurdités politiques et sociales de son époque. Entre réalisme, satire et émotion, l’auteur interroge la condition humaine face aux bouleversements de l’Histoire.

Par Samir Belahsen
« Mieux vaut les critiques d’un seul que l’assentiment de mille. »
Proverbe Chinois
« Puisque mes enfants sont morts avant moi, je pars en paix. Je n'ai plus à me soucier d'eux. Quoi qu'il en soit, ils m'ont respectée de leur vivant. Qu'est-ce qu'une mère peut souhaiter de plus ? »
Yu Hua / Jiazhen dans « Vivre ! »
Yu Hua : L’ironie face aux absurdités
Yu Hua, écrivain avant-gardiste, est né en 1965 à Hangzhou. Son roman « Vivre » l’a rendu célèbre, surtout après son adaptation au cinéma en 1994 par Zhang Yimou avec la grande Li Gong comme actrice principale (Epouse de Jean Michel Jarre). Le film avait reçu le grand prix du jury au festival de Cannes en 1994.
Il explore avec audace souvent les contradictions et les paradoxes de la société chinoise à la première moitié du XXème siècle dans le contexte des changements et crises politiques.
L'ironie est un élément permanent de l'écriture de Yu Hua, son humour noir et sa satire pour critiquer les absurdités du monde et les injustices de la société font sa singularité.
Ses personnages sont le plus souvent des anti-héros qui naviguent comme ils peuvent dans un monde complexe, contradictoire et absurde.
Si Yu Hua a écrit plusieurs romans et nouvelles, "Vivre !" et "Chronique d'un sang d'or" ont été traduites en de nombreuses langues et ont contribué à faire connaître la littérature chinoise contemporaine à l'échelle internationale.
L’histoire et l’Histoire
Un cri d'espoir, et de désespoir du fin fonds la campagne chinoise des années Mao.
Une histoire familiale marquée par le dur labeur des champs, l'amour et la résilience solidaire, des deuils terribles, et quelques rares joies.
C'est la saga de la famille Xu sur quatre décennies dans le grand roman de la Chine maoïste.
Pour récolter les chansons populaires dans la campagne chinoise, le premier narrateur voyage. Il fait la rencontre de Fugui, un paysan qui s’adresse à son buffle en le nommant Fugui (son nom), Jiazhen (sa femme), Fengxia (sa fille).
Fugui lui raconte l'histoire de sa vie. Fils unique d'une famille aisée, marié à une femme de bonne famille, Jiazhen, il se rend en ville où il profite d'abord des plaisirs des bordels, puis s’adonne aux jeux, il en devient accroc et finit par être ruiné.
Sa femme, toujours sereine, savait toujours et subissait avec dignité, compréhension et amour. Elle lui pardonnait tout.
Devenu pauvre le couple reste uni et fera deux enfants, Fengxia et Youqin. Pour survivre, la famille doit trimarder dans les champs, elle reste tributaire des aléas climatiques et choix politiques sous les expérimentations successives de l'ère Mao.
Les parents résistent dans l'espoir que leurs enfants connaissent un meilleur avenir, quand la chance semble enfin sourire, les coups du sort anéantissent ces joies et disloquent cette famille unie.
Le rythme, les surprises, le sens du réalisme et du tragique sans excès, l'émotion omniprésente, les deuils répétés comme une malédiction nous attachent à ces personnages, surtout quand on a vu le film avant de lire le texte.
Jiazhen, admirablement joué par Gong Li, plus belle que jamais, représente l’exemple type du sacrifice pour les siens, véritable pilier de résistance et de résilience dans la famille.
Fugui, dresse de lui-même un portrait lucide et bien imparfait.
Dur avec les siens, mal inspiré dans ses choix, cet homme humble ou même faible dans l'adversité et sans doute trop pudique. Il a toujours aimé les siens et, en tout cas, fait de son mieux.
Il aura regretté, le long de sa vie son comportement initial irresponsable. Il s’est toujours battu comme il a pu et miraculeusement, seul, il est toujours en vie...
Ce roman est aussi un témoignage de la grande Histoire, sur les phases successives de l'ère Mao.
Il nous rappelle notamment l’épisode de l'enrôlement forcé de dizaines de milliers de paysans dans le Guomindang de Chiang Kaï-shek (KMT), la chine nationaliste connaîtra les désertions et les fuites puis la déroute face aux forces communistes de Mao.
Il nous rappelle aussi le fameux Grand Bond en avant qui avait été lancé en 1957 par Mao Zedong pour accélérer l’industrialisation, tout le monde devait donner son acier ménager pour fabriquer des petits hauts-fourneaux pour produire de l'acier. La collectivisation des terres et la création de communes autonomes faisaient partie du programme…
Tout cela conduira finalement à la famine en 1961(entre 15 et 45 millions de victimes), puis à la terrible répression engagée en 1966 avec la Révolution culturelle et ses gardes rouges.
L'ironie dans l'œuvre de Yu Hua
L'ironie dans l'œuvre de Yu Hua sert d’abord à critiquer les idéologies et les systèmes politiques. Il souligne les contradictions et les absurdités des idéologies et des systèmes politiques. Puis, l'ironie permet à Yu Hua de mettre en lumière les contradictions et les paradoxes de la condition humaine, notamment dans le contexte de la modernisation et des changements sociaux. Yu Hua se sert de l'ironie pour dénoncer les injustices et les absurdités de la société, dans le contexte de la corruption, de la bureaucratie et des injustices sociales.
L’ironie : arme de la littérature
Dans la littérature l’ironie est une figure de style où le sens implicite d'une phrase ou d’un texte est volontairement contraire à son sens explicite, elle permet de critiquer, railler ou induire une réflexion plus aiguisée chez le lecteur.
Les auteurs recourent à plusieurs types d’ironie en littérature. L’ironie verbale, c’est quand le locuteur dit une chose tout en pensant et signifiant le contraire.
On parle d’ironie situationnelle lorsque l'auteur crée une situation où un événement qui se déroule à l'inverse de ce que le lecteur anticiperait.
L’ironie dramatique est plus travaillée, le lecteur ou l'observateur dispose d'une connaissance supérieure au personnage, renforçant ainsi le décalage entre les anticipations et la réalité.
Chez Yu Hua, on retrouve un mix réussi des trois.
Bien avant en 1857, dans « Madame Bovary », Gustave Flaubert se sert de l'ironie pour critiquer la bourgeoisie du XIXe siècle et les chimères de son héroïne.
Dans « L'Étranger » paru en 1942, Albert Camus remet en question les standards sociaux et la valeur de l'existence à travers l'ironie existentielle. On retrouve des formes d’ironie même dans son essai « le mythe de Sisyphe ».
Dans « Candide » 1759, Voltaire se sert de l'ironie pour dénoncer les dogmes, qu'ils relèvent de la religion, de la politique ou de la société.
L'antiphrase, l'ambiguïté et les insinuations encouragent le lecteur à une analyse critique et intellectuelle de l'œuvre.
On les trouve dans toutes les littératures.