Culture
Le périple Chinois 4/6 : La route des autres d’Annie Baobei - Par Samir Belahsen
Annie Baobei, comme écrivaine, est née sur le web, et fait partie d’un phénomène de société qui s’impose comme partie du monde littéraire chinois contemporain.
Dans ce quatrième volet de son périple chinois, Samir Belahsen nous entraîne sur « La Route des Autres » d’Annie Baobei, autrice culte de la génération urbaine chinoise. À travers trois nouvelles traversées par la solitude, l’aliénation et la quête de sens, elle peint un Shanghai en pleine effervescence, à la fois décor et miroir des âmes en errance. Entre mélancolie urbaine, désarroi existentiel et espoir fragile de reconstruction intérieure, l’écriture d’Annie Baobei s’impose comme une radiographie sensible d’une Chine en mutation.

Par Samir Belahsen
« Il n’y a pas deux temps pareils de solitude, car on n’est jamais seul de la même façon. »
Henri Bosco, écrivain français (1888-1976)
« La solitude vivifie ; l’isolement tue. »
Joseph Roux, poète et philologue (1834-1905)
« La Route des Autres » « The road of others » est le recueil des trois nouvelles d'Annie Baobei : « Adieu à Anne », « Août sans fin » et « La Route des Autres » qu’une amie m’a conseillé de lire pendant mon périple Chinois. J’en fais ma quatrième chronique après la visite de Shanghai même si aucune traduction n’est disponible ni en arabe, ni en français.
Ce recueil a fait d'Annie l'une des écrivaines les plus adulées et influentes de sa génération.
Ces nouvelles sont toutes liées par leur décor shanghaïen, leurs thèmes urbains et enfin par les noms de leurs personnages. Ensemble, elles forment une exploration singulière du cheminement spirituel d'une génération de la chine urbaine.
Annie tente de capter la complexité des émotions dans une société en rapide mutation. Shanghai, ici, symbolise l’urbanité avec son rythme effréné et son ambiance contrastée mais aussi et surtout le voyage intérieur de ses personnages.
Dans son voyage entre l’intime et l’universel, Annie Baobei révèle une quête continue de sens dans un univers marqué par l’éphémère et le chaos urbain.
Annie Baobei
De son vrai nom Li Jie, Annie Baobei est née en 1974 à Ningbo. Comme écrivaine elle est née sur le web, elle fait partie d’un phénomène de société qui s’impose comme partie du monde littéraire chinois contemporain.
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Elle aborde, dans ses nouvelles l’une des problématiques importantes de la modernité de la chine d’aujourd’hui, la difficulté de rapprocher les désirs profonds de transcendance avec les contraintes sociales et psychologiques d’une jeunesse urbaine en quête d’identité.
Annie tente de traduire cette quête existentielle d’individus confrontés à leurs propres ombres en illustrant la manière dont ils cherchent un certain équilibre (même fragile) entre leur conscience intérieure et leur environnement.
L’équilibre entre la dimension spirituelle et la modernité, apparaît dans ses écrits comme une lueur d’espoir pour une reconstruction personnelle.
Annie Baobei est une voix essentielle de la génération urbaine chinoise (mais pas seulement). Elle révèle ses doutes et ses aspirations dans une Chine marquée par la transition rapide vers la modernité et l’urbanisation effervescente de Shanghai.
Sa prose est concise et percutante, elle mêle le réalisme social à l’introspection psychologique en traitant l’aliénation urbaine, la solitude et l’éphémère.
« Adieu à Anne »
Cette première nouvelle explore les thèmes de la solitude urbaine et des relations virtuelles.
On suit Lin, un jeune cadre qui entame une relation en ligne avec une femme énigmatique dénommée Vivian. Dans le métro, il croise une femme qu'il associe à Vivian, tout en ayant une liaison avec sa collègue Qiao, qui est enceinte de lui.
En refusant de s'engager, Lin provoque le suicide de Qiao.
Il s'avère que la femme du métro est une droguée et la maîtresse d'un homme marié et que Vivian décline de le rencontrer dans la réalité.
Annie révèle dans cette nouvelle la dissonance entre le monde virtuel du web et la réalité, ainsi que l'isolement et le désespoir des jeunes urbains en Chine.
« Août sans fin »
Dans cette nouvelle, l’auteure aborde le thème des relations complexes, le destin et la mort.
Les personnages clés de cette nouvelle de Wei Wang, Qiao et Zhao Yan
Wei Wang entretient une relation plutôt ambiguë avec Qiao, qui semble plus vive que sa relation avec Zhao Yan, l'amant de Qiao.
Les tensions émotionnelles culminent avec un suicide, reflétant les conflits internes des personnages et leur incapacité à trouver un équilibre dans un monde en mutation rapide.
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La nouvelle engage des éléments d'homosexualité latente et questionne la frustration et le désarroi des jeunes face aux attentes sociales et familiales.
« La Route des Autres »
C’est l’histoire du voyage initiatique de l'héroïne vers une petite île de Taiwan en compagnie d’un homosexuel, dénommé Sam, et qui doit se rendre en Angleterre auprès de son père agonisant.
Sam suggère à l'héroïne de l'accompagner pour prétendre qu'ils sont mariés. Elle dit non, elle est éprise de lui mais consciente que ses sentiments ne sont pas réciproques.
Ici, le voyage symbolise la recherche de soi-même, l'arrachage à ses racines, la déchirure et l'acceptation de la solitude. L'auteure examine aussi les notions d'identité et de distance, aussi bien physique qu'émotionnelle.
Des thèmes communs traversent les trois nouvelles.
Le premier est celui de la solitude et de l’isolement, il révèle le malaise des jeunes urbains à Shanghai en particulier et en Chine en général.
Le second concerne les relations complexes qu’elles soient en ligne, dans la réalité ou à travers des voyages, les relations dans les trois nouvelles sont marquées par l'incompréhension et la frustration.
Le troisième thème commun des trois nouvelles est la quête d'identité. Les personnages se cherchent et cherchent à se comprendre eux-mêmes et à se trouver une place dans ce monde en changement.
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Si l'urbanisation rapide et continue qui a métamorphosé Shanghai a exercé une influence profonde sur la narration et les thèmes explorés par Annie Baobei, d’autres auteurs contemporains et d’autres époques, de Chine et d’ailleurs ont traité cette thématique.
Bien entendu chacun à sa façon.
Au début du XXème siècle, Georg Simmel, dans « Les grandes villes et la vie de l'esprit », analyse dès 1903 l'aliénation urbaine et la sensation de solitude dans la foule.
Charles Baudelaire, quant à lui, dans ses poèmes en prose, perçoit la solitude urbaine comme souffrance et comme source de liberté créatrice à la fois.
J.M.G. Le Clézio explore dans « Désert » et dans « Mondo et autres histoires », la solitude existentielle de l’homme moderne dans l’anonymat de la ville.
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Un homme qui dort », explore avec perspicacité la posture de retrait radical d’un jeune urbain, qui choisit clairement de se couper du monde social.
Dans « Chanson douce », Leïla Slimani décrit Louise et sa solitude moderne, sans famille et sans amis, traversée d’ennui et d’inquiétude.
Cette solitude qui hante tous les milieux urbains d’aujourd’hui a suscité l’intérêt de plusieurs philosophes et sociologues.
Alain Ehrenberg « La fatigue d’être soi », Danilo Martuccelli et Éric Klinenberg ont tous documenté le malaise de l’individualisation exacerbée du monde moderne.
Les « vies solitaires » et la fragmentation des liens sociaux sont la marque récurrente des sociétés modernes.