L’homme qui lisait des livres de Rachid Benzine - Par Samir Belahsen

L’homme qui lisait des livres de Rachid Benzine - Par Samir Belahsen

L’écriture de Rachid Benzine est bien soignée, travaillée, ciselée et percutante, oscillant entre le journalistique et le romanesque.

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Avec L’homme qui lisait des livres (Julliard), Rachid Benzine signe un récit bouleversant qui mêle l’intime et l’Histoire. À travers Nabil al Jaber, libraire de Gaza né en 1948, il retrace une vie façonnée par l’exil, la prison et les désillusions politiques, mais illuminée par la force des livres. La littérature y apparaît comme refuge, mémoire et acte de résistance face à l’oubli, offrant un souffle d’humanité dans un monde en déshumanisation, écrit Samir Belahsen.

Samir Belhasen

« Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolus… Les livres qu'on aime sont des livres qu'on n'a pas compris, ou qu'on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée. »

 

« C’est à cette époque que j’ai ouvert la librairie. Je voulais m’abstraire du monde, mais sans le quitter tout à fait. Être au seuil de la réalité. Là, devant ma librairie, à lire et à relire les romans de ma vie. Vous comprenez ? ... »

Rachid Benzine /Nabil

Rachid Benzine, dense et percutant comme toujours, rappelle que la littérature peut (sinon doit) réhabiliter l'humanité.

Un livre nécessaire.

Avec une plume pudique, Rachid Benzine nous conte une odyssée intime et historique. Le héros, un libraire singulier, raconte son exil, sa prison, sa vie, ses idéaux politiques, ses rêves et ses déceptions.

Rachid nous situe à Gaza, mais l’image peut être transposé à travers le monde, dans chaque pays où l'humanité est érodée, dans ce monde déshumanisé, en perte de repère…

L’histoire et l’Histoire 

Nabil al Jaber, libraire à Gaza, est né en 1948 (année de la Nakba) d’un père chrétien et d’une mère musulmane.

Une enfance dans les camps de réfugiés, des études au Caire et retour à Gaza font les étapes d’une vie normale et accidentée d’un Gazzaoui.

Un photographe l’interpelle pour un cliché, il veut rapporter un moment, Nabil lui raconte tout, son histoire, toute l’Histoire…Une photo ne suffit pas pour raconter son histoire qui a commencé en 1948. Nabil refuse que l’on résume, que l’on oublie... 

Julien s'assoit, prend le temps du partage, boit un thé et écoute...

La photo, il l’aura, il la comprendra après une plongée dans l’histoire, les espoirs et les déceptions des gazaouis.

C’est dire que l’histoire de Gaza n’a pas commencé le 7 octobre 2023…

Le récit du libraire mêle son histoire personnelle et l’Histoire collective. Ses souvenirs et ses douleurs : Exil de la famille en 1948 puis l’errance dans les camps de réfugiés, Prison, Pertes, Enfants, Fraternité, Amour… Idéaux politiques et déceptions.

Son destin singulier est façonné par la grande Histoire du peuple palestinien. L’histoire personnelle n’est jamais dissociée de l’histoire collective.  

Attachés aux livres, ils nous offrent, le héros comme l’auteur,  la compagnie de grandes voix littéraires.

Les livres ont jalonné l’existence de notre héros. Rachid Benzine nous décrit un homme amoureux des livres porté par les pouvoirs de la littérature.

Un personnage fascinant par sa lucidité, fort, digne, authentique et finalement attachant. Il a tout perdu sauf sa dignité. Sa force pour survivre à toutes ses blessures, il l’a puisée dans ses livres, qui sont ses refuges et ses compagnons de route.

Les livres et la résistance

S’il a pu tenir, c’est que les livres lui ont permis de continuer à s’émerveiller à aimer, à comprendre et à espérer, à vivre.

Ces livres, sont les archives vivantes de tout son être, de son âme et de l’âme du peuple palestinien.

Ces livres sont aussi le symbole de résistance face aux injustices ; la plus grande injustice étant l'oubli. Un livre est d’abord un acte contre l’oubli, un acte de survie au cœur de l'effacement.

La Poésie de Mahmoud Darwich traverse le texte, elle exprime l’exil, la résistance et l’espoir.

Pour Nabil, Shakespeare et « Hamlet » sont essentiels pour nourrir la résilience face à la barbarie.

Primo Levi dans son récit autobiographique sur la Shoah, Si c’est un homme, décrit bien le génocide, la survie, les travaux forcés, la faim et l’humiliation. Lui aussi comme Nabil avait connu la déshumanisation en prison.

La référence à Jean Giono qui avait écrit L’homme qui plantait des arbres rappelle que la lecture et l’écriture sont partout- et de tout temps - des moyens de résistance au chaos du monde.

Sont aussi cités, Le petit prince de Saint-Exupéry, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez et le poème de Victor Hugo : la légende des siècles …

On peut déceler l’influence d’autres Ecrits et figures telles que la Bible, le Coran et des auteurs arabes classiques qui inspirent la vie intérieure et la résilience du libraire.

Nabil, évoque clairement le pouvoir réparateur de la fiction et de l’imaginaire contre l’injustice.

Rachid Benzine, dense et percutant comme toujours, rappelle que la littérature peut (sinon doit) réhabiliter l'humanité.

La transmission de valeurs humanistes universelles n’est pas qu’un droit mais aussi un devoir.

L’écriture de Rachid Benzine est bien soignée, travaillée, ciselée et percutante, oscillant entre le journalistique et le romanesque.

Les références aux grandes œuvres littéraires donnent au roman une charge philosophique.

L'Histoire, rappelée par Nabil, du peuple palestinien et l’actualité de Gaza sous les décombres, nous suggèrent de chercher l’espoir en l'humain.

C'est un récit allégorique, un cri silencieux et assourdissant, pudique et bouleversant à la fois.

Il questionne la littérature comme l’un des derniers remparts.

A un moment où l’on veut jeter tout un peuple dans l’oubli, il nous rappelle que l'humanité n'est pas un vain mot.