Lire, traduire – Par Rédouane Taouil

Lire, traduire – Par Rédouane Taouil

Portrait de Abdeljebbar Shimi

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Par Redouane Taouil-Ancien des écoles primaire et secondaire publiques du Maroc

Les mots de « livre » et de « liberté » ont pour partage la même racine :  le terme « liber », soit le tissu végétal d'un arbre situé entre l'écorce et le bois qui était support d'écriture avant la confection des feuillets de papyrus. De par le plaisir de l'étonnement et la richesse des émotions qu’il prodigue, l'acte de lire participe d'un accomplissement à l'égal de celui d'être libre.

« L'endroit le plus cher au monde est la selle d'un cheval au galop ivre

Et le meilleur compagnon partageur du temps est le livre »

Lycéenne, Amina Guennouni a pris précocement l'habitude de lire tout ce qui lui tombe sous la main dans les langues de l'artisan de ces vers, Al'Moutanabbi, et de Baudelaire. Grâce à la fidèle sédentarité qu'exigeait la radio, elle fréquentait assidûment les chemins buissonniers de la musique et des chansons à textes, du théâtre et de la poésie. En quête du bonheur bilingue, elle élit l'exercice de la traduction qui lui offre des voyages immobiles entre les lexiques, et des excursions dans des romans, des recueils de nouvelles ou des essais à des heures silencieuses de la nuit ou des après-midis.

 En arpentant l'œuvre d'Abdeljebbar Shimi, la traductrice voit s'éveiller en elle un émerveillement devant la force de la parcimonie et l'élégance de la sobriété des récits. Cet écrivain, magnifique chantre de la liberté, atteint, à ses yeux, l'universel par une peinture à la fois simple et exigeante de l'infortune et de l'absurdité de situations et de destins.

Après avoir publié, « la maîtresse des miroirs » (1), Quid accueille ici une nouvelle, extraite de Al Moumkin mina Al Moustahil (La part du possible) (2), qui est emblématique de la nudité des sentiments et la transparence du style que la traduction vise à restituer en… trahissant la passion de lire.

Diaprure

Une nouvelle d’Abdeljabbar Shimi

traduite par Amina Guennouni

  • Tu viendras avec nous à « la ville vertueuse, n’est-ce pas ? lui fait l’un de ses camarades d’un air péremptoire.

Il se retourne vers eux, plonge ses yeux dans les leurs, mais n’y décèle que railleries et sarcasme

  • Tout homme laisse fleurir son cœur à la pointe du printemps, sauf vous qui lui refusez de s’épanouir en cette belle saison, leur dit-il.

Un autre lui rétorque :

  • Laisse tomber ton discours, nous avons eu assez de conférences aujourd’hui, dis-nous plutôt si tu nous accompagnes ou pas ?

Un troisième lui fait remarquer :

  • Nous sommes en automne maintenant, penses-y!

Il lance par la fenêtre un regard désabusé vers la colline lointaine et finit par dire sur un ton de résignation :

  • Je serai parmi vous

Un autre compagnon se lève, s’approche de lui et dit :

  • Ecoute, nous pensons exactement comme toi. Nous aussi, nous aimerions tellement trouver notre plaisir charnel en compagnie d’une âme sœur qui partage avec nous amour et sensualité loin de toute vénalité mercantile. Mais peux-tu imaginer une telle relation avec une camarade de l’université dans une société minée de tabous et de préjugés ? 

Cela n’arrivera jamais avant le mariage, si toutefois le mariage tient ses promesses. Et puis, n’oublie pas que tu habites une petite ville, sombre, triste et ennuyeuse qui ne nous offre pas d’autres divertissements.

Ses camarades considéraient toujours sa ville comme petite et morose, mais c’était « sa ville » et il ne la trouvait ni petite ni morose. Chaque fois qu’il revenait d’un voyage et qu’il l’apercevait à partir de la fenêtre du train, la joie l’envahissait et un sentiment de sérénité l’apaisait.  Il a pourtant eu l’occasion de découvrir des villes plus grandes et plus belles, lors de ses nombreux voyages, mais jamais il ne s’est senti aussi bien que dans la sienne.

Ses camarades ont la morosité dans l’âme, ils n’aimeraient aucune autre ville, ni aucun autre lieu.

Ils s’approchent de la « ville vertueuse » alors qu’il est plongé dans ses pensées.

Dans ce lieu de stupre et de dépravation, il va rencontrer encore une fois ces filles dédiées à la débauche. Il abhorrait comment leurs visages maquillés masquaient à la fois les traits et le cœur.

Il ne supportait pas de voir la déchéance de ces femmes dont les sentiments se sont éteints. Leur humanité a été perdue sur des lits souillés. Elles sont anéanties. Les fenêtres de leur âme, désormais, closes, ne voient nulle lueur y pénétrer.

Un de ses camarades l’arrache à ses pensées

  • Arrête de méditer, nous sommes arrivés !

Subitement, elles surgissent toutes, précédées de leurs rires polissons, leur maquillage inondant les lieux.

L’une des filles l’attire vers elle, mais il n’y prête guère attention et poursuit son chemin en se disant à lui-même : « je suis venu juste pour accompagner les amis et rien d’autre ».

Arrivés devant une porte, il lève les yeux et regarde la pancarte lumineuse : Chadia.

Encore et toujours cette maudite Chadia…

  • Bienvenus les garçons ! 

« Bienvenu l’argent des garçons, serait plus approprié », se dit-il en lui tendant timidement sa main non sans aversion.

Il reste sagement dehors, pendant que les quatre compères se faufilent à l’intérieur.

  • Tu ne rentres pas ? lui dit-elle.

Il lève les yeux. Son visage, couvert de fards, lui inspire dégoût.

  • Non, répond-il sèchement.

Elle l’invite à s’asseoir et lui demande, une fois assis :

  • As-tu une cigarette ?
  • Je ne fume pas
  • Est-ce que tu es leur camarade de classe ?
  •  
  • Que Dieu vous vienne en aide, soupire-t-elle.

Il se tourne alors vers elle d’un air surpris et inquiet à la fois et lui lance un regard noir. « Elle est effrontée de citer Dieu dans un endroit pareil », se dit-il. Surpris que le nom de Dieu soit évoqué dans un lieu de dépravation, il se perd dans des élucubrations :  « le plafond va certainement nous tomber sur la tête ! »

Nullement intimidée, elle sort le paquet de cigarettes de son corsage et lui en tend une.

  • Je ne fume pas, je te dis ….

Elle allume alors la sienne en fredonnant une chanson obscène… Que peut-on attendre d’elle, hormis les fards et de telles chansons…. L’odeur fétide qui se dégage dans les lieux l’incommode.

Il émerge de ses pensées en l’entendant dire :

  • Moi aussi, j’ai fait des études.
  • ……
  • Mon père était imam de mosquée. Il est mort il y a dix ans. J’ai alors quitté l’école. Je n’avais que seize
  • Mort ?
  • Oui, depuis dix ans.
  • Il était imam de mosquée ?
  •  

Un rire s’empare de lui. Il se dit : « Si l’Imam pouvait voir ce que tu es devenue ! »

  • Est-ce que tu as des sœurs ? demande-t-elle.

Il hoche la tête visiblement gêné par sa question.

  • J’aurais souhaité avoir un frère, dit-elle d’un air rêveur, mais hélas, pas de frère, père décédé, le destin…

Se sentant plus détendu, il lève vers elle des yeux cléments. Elle est plongée dans ses réflexions. Une tristesse se dessine sur son visage. Elle avoue :

  • Je ne me prénomme pas Chadia ; mon vrai nom, c’est Fatima. Mon père disait qu’il m’avait choisi le prénom de la fille du prophète.

Il se surprend à rire encore une fois, sa sœur s’appelle Fatima. Il laisse son regard errer sur le visage maquillé.

Elle enchaîne :

  • C’est notre destin ! si Dieu n’avait pas admis notre milieu, il l’aurait détruit en un clin d’œil.

Il se dit :

  • En effet, si le Créateur n’avait pas toléré leur mode de vie, il aurait rasé le lieu. Mais comment peut-on comprendre la tolérance du Seigneur vis-à-vis d’une telle déchéance ? rumine-t-il.
  • Tu ne veux pas rentrer ? lui demande-t-elle.
  • Non…
  • - Pourquoi ?
  • La vérité, c’est que je n’ai pas d’argent…avoue-il embarrassé.
  •  

C’est le premier mensonge qui lui vient à l’esprit.

Elle s’est alors levée et l’a entraîné en lui tendant la main.

  • Viens, rentrons, je ne me ferai pas payer.

Une fois sorti au grand air, des pensées commencent à l’envahir sous un flot de battements de tempe :

Je reviendrai. Je repasserai et continuerai à revenir.