L’œuf du coq de Mohammed Zefzaf, une descente dans le monde des invisibilisés - Par Samir Belahsen

L’œuf du coq de Mohammed Zefzaf, une descente dans le monde des invisibilisés - Par Samir Belahsen

L’œuf du coq de Mohammed Zefzaf : un roman sans concession qui dévoile les failles de la société marocaine

1
Partager :

Dans L’œuf du coq, roman publié en 1984, Mohammed Zefzaf explore avec une acuité dérangeante les marges d’une société marocaine rongée par la misère, le désespoir et l’exclusion. Samir Belahsen a suivi les quatre personnages principaux, abîmés par la vie,  à travers lesquels l’auteur compose une fresque réaliste et poignante où se mêlent errance, solitude et survie. Un roman coup de poing, profondément humain, qui donne une voix à ceux que le monde préfère ignorer, ceux que l’on appellerait dans le jargon d’aujourd’hui les invisibilisés.

“On peut juger de la beauté d'un livre, à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur de temps qu'on met ensuite à en revenir.”

Gustave Flaubert

“Il n'y a pas pire enfer que le silence de la marginalité.”

Noël Mamère / Ma république

Dans la précédente chronique, on avait présenté l’œuvre de Mohammed Zefzaf La femme et la rose éditée 1972. Un roman pamphlétaire, persifleur, ironique, sarcastique et parfois même accusateur…

Nous posons, ici, un regard sur L’œuf du coq, édité en 1984 de cet auteur emblématique, engagé et créatif...

La première traduction en langue française a été réalisée par Said Afoulous en 1996.

La semaine prochaine, nous aborderons un troisième roman de Zefzaf pour terminer cette série de chroniques et tenter une conclusion.

L’histoire 

Dans L'œuf du coq (بيضة الدِّيك) se déroule dans un immeuble délabré de Casablanca, où cohabitent des personnages marginaux prisonniers de leurs conditions des abysses casablancaises, tous à la recherche d’une vie meilleure. Ils sont au centre de la ville mais à la marge de la société.

Un quatuor de personnages principaux fait l’essentiel du récit.

Lhajja 

Ancienne serveuse juive, elle s’est convertie à l’islam et est devenue propriétaire d’immeubles délabrés où elle loue à bas prix des chambres à des sans-abri et des prostituées.

Zefzaf en fait une description réaliste, presque caricaturale. Silhouette corpulente, gestes brusques, visage ridé et fatigué, elle porte souvent des vêtements usés et un foulard.  Le foulard ici témoigne de son appartenance à la fois à l’ancien monde et de sa résilience que nécessite la survie quotidienne.

Son personnage incarne la dureté et l’endurance, mais aussi une forme de tendresse humaine, cherchant à s’attacher à ceux qui l’entourent, peut-être même à les séduire. Il s’agit surtout d’Omar, même si elle sait que cet attachement est précaire, fragile et plutôt intéressé.

Omar

Chômeur, il vagabonde sans but ni attaches, il erre. Il vit aux crochets de Lhajja, profitant de sa généreuse hospitalité et aussi de ses faveurs. La trentaine, séduisant et désabusé, au regard fuyant, souvent vêtu de vêtements négligés.

Lire aussi : « La femme et la rose » de Mohammed Zefzaf - Par Samir Belahsen

Omar personnifie la désillusion et la passivité : il se laisse aller. Incapable de prendre sa vie en main, il accepte de se laisser porter par les événements.

Paumé, son rapport aux femmes est ambigu comme tout dans sa vie, il oscille entre séduction opportuniste et incapacité à franchir le pas de l’amour sincère.

C’est l’archétype d’une jeunesse perdue, broyée par la misère urbaine.

Rahal

Cet ancien étudiant qui a échoué à son baccalauréat, Rahal symbolise le rêve brisé.

Après avoir perdu son emploi, il vit dans une chambre sordide et sombre entre l’alcoolisme et la dépression.

Fatigué et découragé, il reste hypersensible dans sa solitude. Il cherche sans grand espoir un sens à sa vie, un sens à la vie.

Il incarne toute une génération immolée, ballotée entre l’espoir d’une ascension sociale et la réalité d’un déclassement total.

Ghannou

Ayant connu l’errance, le vagabondage et la précarité, Ghannou travaille maintenant dans une boîte de nuit. Une femme plutôt séduisante mais fatiguée, au regard vif mais affligé, souvent maquillée avec excès pour camoufler les traces des calvaires d’une vie difficile, d’une survie.

Une survie entre prostitution déguisée et recherche désespérée d’un minimum d’affection.

Ghannou reste lucide sur sa survie, parfois ironique, parfois cynique, mais garde une certaine dignité dans l’adversité.

Autour de ces quatre personnages, on trouve d’autres figures, prostituées, petits délinquants et des clients des bars, tous dépeints par Zefzaf avec le même réalisme. Il rapporte les détails, décrit les faits, les gestes, les soupirs…

Ils portent tous les stigmates de la marginalité, de la pauvreté, de l’exclusion et de la misère.  

Zefzaf nous présente une galerie de portraits où l’humanité affleure et émerge malgré la noirceur du quotidien.

Des portraits profondément humains, complexes et nuancés. Ils sont tous à la fois victimes et acteurs de leurs histoires, prisonniers d’un environnement hostile mais animés par une quête obstinée de l’affection, dz l’amour ou de la survie.

Zefzaf rayonne à rendre tangible la fragilité, les contradictions et la dignité de ces vies à la marge.

Marginalité et exclusion sociale

Les personnages de Zefzaf vivent tous à la marge, dans la précarité, entre l’alcool, la sexualité de survie, les trahisons et les espoirs déçus. Le roman suit leurs interactions, capte leurs rêves brisés et dépeint leurs amours éphémères et leurs désillusions.

La violence, la manipulation et la recherche désespérée d’affection ou de rédemption ponctuent leur survie, elles ponctuent le roman.

Avec l’histoire qui avance, chacun s’enfonce à sa façon dans la noirceur de la solitude et dans le désespoir…

Zefzaf dresse le portrait d’une société marocaine malade de ses marges. Les paumés, les laissés-pour-compte, les chômeurs, les femmes seules, les prostituées et les immigrés luttent pour survivre dans une ville indifférente.

A tous ceux que la société préfère ignorer, Zefzaf donne la parole. Ils dévoilent dans L’œuf du coq la pauvreté extrême, la précarité du logement, la faim, l’alcoolisme et la déchéance morale, la misère et désespoir dans une cité insensible.

Alors l’amour, le sexe, l’alcool deviennent les refuges illusoires.

Zefzaf est sans concession, il dévoile plusieurs failles de la société marocaine des années 1980 : corruption, injustice, hypocrisie, domination masculine, exploitation des plus faibles…

L’œuf du coq est ainsi un roman noir, incisif et sans concession, qui met en lumière les plaies de la société marocaine des années 1980.