Mawazine 2025 : Le souffle des mondes, le battement du peuple

Mawazine 2025 : Le souffle des mondes, le battement du peuple

À Chellah, Soukaina Fahsi a offert un voyage spirituel et poétique, entre chants ancestraux et souffle contemporain, pour Mawazine (Photo MAP)

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De l’énergie brute du rap à la douceur poétique du Chellah, du reggae habité de Julian Marley à la ferveur chorale d’Amine Boudchar, la 20ᵉ édition du Festival Mawazine – Rythmes du Monde s’est imposée comme un miroir vivant des métissages musicaux. Rabat et Salé, durant huit jours, ont été les théâtres d’une symphonie populaire où chaque scène a porté la voix d’un monde, le souffle d’une mémoire, et la pulsation d’un présent vibrant.

L’OLM Souissi : les scènes urbaines à pleine puissance

À l’OLM Souissi, le samedi soir a pris des allures de soirée de clôture du festival. Le Marocain El Grande Toto et l’Américain Lil Baby y ont fait résonner les pulsations nerveuses du rap, dans un double show en forme de pont entre continents. L’enfant de Casablanca, Taha Fahssi alias El Grande Toto, a déroulé un concert aussi millimétré qu’incandescent. Alternant entre darija, français et anglais, ses morceaux cultes – "Salade Coco", "Para Mi", "Pablo" – ont électrisé un public acquis à sa cause.

Dans un moment de complicité, l’artiste a partagé avec la foule une annonce historique : son titre "Blue Love" vient de franchir la barre symbolique du milliard d’écoutes. Une première marocaine.

Puis ce fut au tour de Lil Baby, figure majeure du rap d’Atlanta, d’embraser la scène. Sur des beats lourds et une présence scénique incisive, il a enchaîné "Woah", "In a Minute", et "Yes Indeed", offrant un set énergique, à la fois introspectif et fédérateur. Même sans collaboration directe, la soirée a raconté une histoire : celle d’un dialogue entre les scènes rap marocaines et américaines, aussi différentes que complémentaires.

L’électro des mondes : Moblack et Lost Frequencies

La veille, le même lieu accueillait un autre type de vibration. Moblack et Lost Frequencies ont transporté le public vers des contrées sonores où se mêlaient transe électronique, afro-house et émotions visuelles.

L’Italien Moblack, fidèle à son ADN musical, a déroulé un set envoûtant, tissant des nappes profondes et des voix africaines samplées dans une lente montée vers l’extase. Moment saisissant : la diffusion remixée du chant patriotique "Sawt Al Hassan", drapeau marocain en main, a provoqué une ovation émue.

Apothéose inattendue, la montée sur scène de Salif Keïta, invité par Moblack, a bouleversé l’assemblée. Sa voix inimitable, sur une version acoustique de "Yamore", a réconcilié tradition et électronique dans une communion quasi mystique.

En seconde partie, le Belge Lost Frequencies a livré une performance limpide, lumineuse. "Reality", "Are You With Me", "Crazy"… son électro mélodique a dessiné des paysages aériens où la foule s’est laissée porter, entre nostalgie dansante et énergie douce.

Bouregreg : la ferveur reggae du fils de son père, Julian Marley, et la grandeur malienne de Salif Keïta

Sur l’autre rive, la scène Bouregreg accueillait le samedi une clôture empreinte de spiritualité avec Julian Marley. Entouré de musiciens et de choristes solaires, vêtu de jaune éclatant, le fils de Bob Marley a fait vibrer les rives du fleuve au son de "Boom Draw", "Build Together" ou "Lemme Go".

Le public, conquis, a repris en chœur des refrains rythmés par des percussions puissantes et des paroles engagées. Julian Marley a aussi rendu hommage à son père, réinterprétant avec ferveur ses morceaux emblématiques dans une ambiance de ferveur rasta.

Artiste accompli, Julian Marley incarne une filiation consciente et habitée. Avec plus de 100 millions d’écoutes et une carrière marquée par des engagements profonds, il a conclu Mawazine avec grâce, émotion et fraternité.

La veille, c’est Salif Keïta lui-même qui avait fait vibrer cette scène. Le "roi d’or de l’Afrique", par la puissance de sa voix et la noblesse de sa présence, a offert une odyssée sonore aux couleurs mandingues et afropop. "Tonton", "Nous pas bouger"… chacun de ses titres résonnait comme une prière laïque pour l’unité du continent.

Chellah : Soukaina Fahsi ou l’âme poétique du Maroc

Dans l’écrin mystique de Chellah, la chanteuse marocaine Soukaina Fahsi a proposé un voyage plus introspectif, nourri de spiritualité et de mémoire populaire.

Dès son entrée, sous une pluie fine, l’artiste a chanté "L’amour est ma foi", dans une résonance quasi cosmique avec les éléments. Elle a enchaîné avec des classiques revisités – "Lhbib, Lhbib", "Moulay Abdellah" – fusionnant dans son style unique les influences de Nina Simone, du répertoire hassani, gnawa et de la tradition orale.

Moment marquant : "Lektab", ode à l’écriture et à la lecture, manifeste d’un art pensé, habité, engagé. Avec élégance, entre sophistication contemporaine et racines marocaines, Fahsi a offert un récital rare, suspendu entre ciel et terre.

Nahda : Amine Boudchar et la chorale populaire

Enfin, sur la scène Nahda, le maestro Amine Boudchar a transformé la foule en un immense chœur vivant. Son projet interactif "La chorale, c’est vous" a pris tout son sens dans une soirée de communion sonore.

Accompagné d’un orchestre métissé, il a revisité le patrimoine marocain et oriental avec des titres comme "Ya Bent Lamdina", "Ach dani oualash mchit", ou encore "Nour El Ain". Les voix se sont levées d’un seul souffle, dans une nostalgie joyeuse.

Boudchar a également présenté ses compositions personnelles, dont "Jibli Jam" ou "Laila", fusionnant traditions gnawa, tonalités balkaniques, mezoued tunisien et poésie du Ribab.

Formé en ingénierie avant de devenir musicien autodidacte, ce chef d’orchestre pas comme les autres a su inventer un espace où spectateurs et musiciens vibrent ensemble, abolissant la frontière entre scène et parterre.

Une édition des sens et des sensibilities

Mawazine 2025 aura été une traversée sonore où l’on ne consomme pas seulement de la musique, mais où l’on vit une expérience : celle d’un Maroc ouvert au monde, fier de ses voix, fort de ses racines.

Sous le Haut Patronage du Roi Mohammed VI, ce festival prouve qu’il n’est pas seulement un événement, mais un récit vivant. Celui d’un pays qui écoute, accueille, dialogue. Celui d’un monde qui se chante.