Morale de l’ouvrage Le Chemin de la Mecque – Par Mustapha Hmimmou

Morale de l’ouvrage Le Chemin de la Mecque – Par Mustapha Hmimmou

Dans les déserts d'Arabie comme dans les bazars d'Iran, il ne se contenta pas d'observer. Il vécut avec les Bédouins, apprit leur langue, partagea leur quotidien. Cette immersion sincère et totale lui valut une confiance rare au point que les sommités politiques de l'époque, jusqu'au roi Abdelaziz Ibn Saoud.

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À travers le récit autobiographique de Mohamed Asad, anciennement Léopold Weiss, se dessine bien plus qu’une conversion à l’islam : une plongée intime dans l’histoire du Moyen-Orient au XXᵉ siècle, entre tribalisme, colonisation et quête de modernité. Mustapha Hmimmou met en lumière la valeur d’un témoignage étranger imprégné de sincérité, tout en rappelant l’importance de puiser dans les sources historiques nationales pour forger un patriotisme éclairé et lucide, à même de renforcer l’avenir du monde arabo-musulman.

Par Mustapha Hmimmou

Certains livres ne se lisent pas, ils se vivent. Le Chemin de La Mecque de Mohamed Asad fut de ceux-là. Publié en 1954, ce récit autobiographique transporta ses lecteurs dans l'entre-deux-guerres, au cœur d'un Moyen-Orient encore marqué par l'effondrement de l'Empire ottoman et les manœuvres coloniales européennes.

Plus qu’un simple témoignage, Le Chemin de La Mecque se présente comme un véritable voyage au cœur de l’intimité d’un homme au destin hors du commun, doublé d’une fresque historique vécue de l’intérieur au Moyen-Orient du début du XXᵉ siècle. Léopold Weiss, juif autrichien né en 1900, se convertit à l’islam en 1926 et devint Mohamed Asad. Intellectuel, journaliste et diplomate, il s’imposa comme l’une des grandes figures musulmanes de son époque, notamment à travers son rôle diplomatique pour le Pakistan peu après sa naissance en 1947.

Ce qui frappe chez lui, c'était l'intimité qu'il noua avec les sociétés musulmanes qu'il traversa. Dans les déserts d'Arabie comme dans les bazars d'Iran, il ne se contenta pas d'observer. Il vécut avec les Bédouins, apprit leur langue, partagea leur quotidien. Cette immersion sincère et totale lui valut une confiance rare au point que les sommités politiques de l'époque, jusqu'au roi Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur de l'Arabie saoudite, n'hésitèrent pas à lui confier des secrets d'État, à le consulter ou à lui confier des missions  des fois dangereuses.

Comment expliquer qu'un Européen, étranger par excellence, ait pu accéder à un tel niveau de familiarité  avec de telles sommités ? La réponse est simple, elle résida dans son regard affranchi et déclaré contre les logiques coloniales, dans son esprit critique sincère vis-à-vis de l'Occident, et surtout dans sa nouvelle foi qu'il vécut sans artifice. A noter aussi qu’il a vécu également dix années de sa vie à Tanger, entièrement consacré à son grand projet : la traduction du sens du Coran en anglais, accompagnée de son commentaire et publiée plus tard sous le titre The Message of the Qur’an. Par la suite, il vécut quelque temps au Portugal, avant de s’installer définitivement à Cordoue, en Andalousie, sans doute attiré par la nostalgie de cette époque glorieuse où la ville fut, huit siècles durant, un foyer majeur de la civilisation islamique. Et c’est là qu’il s’éteignit en 1992, et qu’il fut enterré, que Dieu lui fasse miséricorde.

Et à travers son regard, empreint d'une ferveur de converti à bon escient à l’islam et soucieux du sort de ses frères musulmans, se révélait un paradoxe historique. Le monde musulman qu'il chérissait, et dont il avait embrassé le culte avec une ferveur spirituelle, lui apparaissait cruellement dépourvu d'institutions modernes et solides, par comparaison avec son pays natal et le reste de l'Europe qu'il ne connaissait que trop bien.

Il le voyait ainsi en proie aux divisions et aux troubles tribaux, à l'instabilité et l’anarchie chroniques, et exposé au viol de l’intégrité des personnes et de leurs biens, pourtant décrétées sacrées par l'Islam qu'il avait apprécié, jugé mieux que tous les autres cultes connus  et donc à bon escient adopté. C’est ainsi que Mohamed Asad jugeait, comme il se doit, ses frères musulmans à l’aune de l’enseignement et des noble valeurs de leur culte, et non pas l’inverse qui plait aux islamophobes de tout temps.

Dans ce contexte, et en dépit de ses critiques sincères et acerbes contre l'ingérence occidentale qu'il jugeait impérialiste et illégitime, il lui arrivait d'y voir quand même et par contraste, un facteur introduisant un certain ordre et une certaine forme d'administration rationnelle. L’enseignement de l'histoire est, sur ce point, bien clair et impitoyable. Les sociétés qui peinent à s’unir et s'organiser risquent fort de se retrouver dominées et Malheur aux faibles.

Ainsi, ce que nous jugeons aujourd'hui comme un malheur absolu constitua pourtant et dans une certaine mesure, un catalyseur d’union contre l’effritement, de patriotisme contre le tribalisme et de modernisation contre l’archaïsme. Ce fut ainsi que cette période conduisit en effet à l'émergence d'États modernes et assez fort pour être capables de sortir leurs peuples bon an mal an de la misère, l’effritement, l'anarchie et l'insécurité.

Mais le prix payé fut immense : humiliation coloniale, dépendance économique, spoliation des ressources, et surtout la blessure profonde de l'implantation sioniste en Palestine, cœur du monde arabo-musulman. Cette dépossession territoriale resta aujourd'hui encore la source majeure d'instabilité dans la région. Quelle leçon peut-on tirer de la lecture lucide de cet œuvre de Mohamed Asad ?

En matière de patriotisme, la différence entre les élites occidentales et celles du Sud global semble tenir en partie à la manière d'enseigner l'histoire politique interne. En Occident, l'enseignement expose généralement sans nul complexe les failles des régimes politiques antérieurs et leurs funestes conséquences - guerres civiles, anarchies, insécurité et misères sociales. Passé qu’il qualifie, sans nulle gêne, de moyen-âge pour le faire rebuter, en tirer les leçons qui s’imposent et aller de l’avant.

À l'inverse, dans le Sud global, la nécessité de forger une fierté nationale post-coloniale produisit souvent un récit apologétique centré surtout sur l'héroïsation et l’aura des ancêtres illustres et sur les épisodes fastes du passé. Si compréhensible fut-elle dans son contexte historique, cette approche quand elle dure outre mesure est de nature à occulter les faiblesses structurelles internes qui avaient facilité la colonisation et entraîné ses conséquences humiliantes. Ces faiblesses devraient donc être mises en lumière et soulevées par des cours d'histoire nationale, voire des films et des séries télévisées, afin d'éviter qu'elles ne se reproduisent.

Et pour ce faire, le « Sud global » dispose de ses propres références en matière d’histoire nationale, rédigées par ses propres historiens et chroniqueurs anciens en plus des recherches de ses académiciens contemporains, pour élaborer des cours en la matière bien équilibrés. Les témoignages d’observateurs étrangers comme Mohamed Asad dans le monde arabo-musulman conservent certes, une valeur indéniable. Mais les œuvres des historiens nationaux anciens et nouveaux, telle le monumentale mémorial Al-Istiqsa du défunt Ahmad ibn Khalid al-Nasiri au Maroc, s’avèrent tout aussi édifiantes sinon plus.

J’ai personnellement eu le plus grand plaisir à lire l’intégralité du Kitab al-Istiqsa, et j’y ai découvert un historien qui présente des récits largement équilibrés. Il y met en valeur, avec fierté et attachement, les vertus et les gloires des sociétés marocaines à travers l’histoire, jusqu’à la veille de la période coloniale. Mais il souligne tout autant, de manière claire et sans réserve, leurs faiblesses et leurs fragilités inhérentes à la nature humaine, qu’il n’hésite pas parfois à critiquer ou à blâmer et juger franchement à l’aune de l’éthique islamique, exactement comme l’a fait Mohamed Asad.

Puiser des cours de l’histoire nationale de telles sources propres est de nature à plonger les apprenants dans le passé vécu par leurs ancêtres, en temps d’aisance comme en temps de crise, avec leurs qualités autant qu’avec leurs faiblesses. Une telle approche contribue à forger en eux un patriotisme solide, à la fois éclairé et lucide. Elle prépare des citoyens de tout âge, qui apprécient leur présent à sa juste valeur par comparaison avec le passé et qui soient soucieux des intérêts et de l’avenir de leur pays et leur nation arabo-musulmane, autant  sinon davantage que de leur propre destin individuel.

Où qu’ils vivent l’espace public ils en prennent soin comme un prolongement naturel de l’espace privé de chez-soi. Et quelle que soit l’activité qu’ils exercent, ils y pensent à l’intérêt public autant qu’à leurs propres affaires, agissant eux-mêmes au besoin pour améliorer autant que possible leur environnement bien plus qu’en critiquer les défauts.

C’est cela qu’inspire l’œuvre de Mohamed Asad qui plonge le lecteur musulman dans l’histoire coloniale des pays du Moyen Orient où il fut un acteur actif plus qu’un simple témoin étranger. Mohamed Asad, jaloux des intérêts et de l’avenir de son nouveau monde d’adoption a même représenté le Pakistan à l’ONU dans les années 1950. Il y a surtout contribué à défendre la cause de la Palestine, en plaidant contre la reconnaissance d’Israël et pour le droit des réfugiés palestiniens à retourner chez eux. Son rôle fut donc celui d’un diplomate et porte-voix du Pakistan sur les grandes questions internationales de l’époque, en particulier celles liées au monde musulman.

On y trouve un bon modèle à suivre par tout musulman de naissance ou converti, pour lire l’histoire avec un regard éclairé et en tirer profit au service de la nation et de la patrie.