Culture
Musiques sacrées : chants d’âme, mémoire d’exil et souffle mystique dans un Jnan Sbil en transe
Le Jardin d'Afrique", création saisissante sur la tragédie des migrants en Méditerranée, interprétée par l'ensemble "Les Illuminations", offre une méditation musicale et poétique d'une rare intensité (Photo MAP)
Au cœur du jardin Jnan Sbil, théâtre végétal du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde, le souffle d’Haïti, le cri des migrants, l’héritage des Khassaides et la ferveur tijanie ont dessiné une fresque sonore et spirituelle bouleversante. Une ode au sacré pluriel, tissée d’improvisation, de mémoire et d’élévation.
Le souffle d’Haïti : Jowee Omicil, chaman du son
Le mardi, alors que le soleil déclinait doucement sur les allées boisées du jardin Jnan Sbil, une vibration nouvelle a traversé l’air tiède de Fès. Sur scène, l’artiste haïto-canadien Jowee BasH Omicil, multi-instrumentiste et passeur de mondes, a offert un moment suspendu avec son concert SpiriTuaL HeaLinG, une incantation musicale hors du temps.
Accompagné de Jendha Manga à la basse, Franck Mantegari et Yoann Danier aux percussions, Jowee a convoqué l’esprit du free jazz, le souffle mystique de la révolution haïtienne, et les racines profondes du gospel. Né à Montréal de parents haïtiens, élevé dans l’église fondée par son père, il fait résonner dans ses instruments l’écho d’Ornette Coleman, de Tony Allen ou encore de Pharoah Sanders, ses mentors spirituels.
Sa musique ? Une improvisation sacrée. Une transe lumineuse. « C’est écrit dans l’esprit », affirme-t-il, refusant les carcans, laissant les oiseaux, les bruissements des arbres et les sourires du public guider sa partition. « À Fès, on ne contrôle rien. On accueille. On s’élève. » Le jardin devient temple. Le concert, rite de passage. Et le public, marocain et venu du monde entier, s’abandonne au voyage.
Le Jardin d’Afrique : quand la mer devient oratorio
Le même soir, une autre vibration s’est imposée à Jnan Sbil : Le Jardin d’Afrique, création poignante du compositeur Benjamin Attahir, inspirée du cimetière éponyme de Zarzis, en Tunisie, dédié aux migrants morts en Méditerranée.
Interprétée par l’ensemble "Les Illuminations", cette œuvre contemporaine, conçue comme un oratorio sans récit ni personnages, a offert un chant funèbre de l’exil, porté par la musique, la poésie et le silence. Le jardin historique est devenu cimetière symbolique, où les voix solistes — la Description, la Poésie et le Destin — incarnaient les échos de ceux qu’on n’entend plus.
Ici, la musique n’adoucit pas la douleur : elle l’exprime. Trois violoncelles, une harpe celtique, un saxhorn, un basson, une flûte... Une alchimie inédite de timbres rares, traversée de plaintes sourdes, de réminiscences marines, de battements de cœurs lointains. À chaque mesure, une mémoire. À chaque silence, un nom effacé. Sous la direction d’Aurélie Allexandre d’Albronn, cette cérémonie sonore a transcendé le tragique pour dire l’humanité nue.
Les Khassaides du Sénégal : voix d’élévation, rythmes de foi
Plus tôt dans la journée, une autre forme de sacré avait habité le jardin : les Khassaides de la confrérie mouride du Sénégal, portés par Cheikh Amadou Bamba Ndao. Héritiers des écrits de Cheikh Ahmadou Bamba, ces chants de louange, appelés salat an-nabi, sont le cœur vibrant de la tradition mouride.
Dans un entretien, Cheikh Bamba Ndao a rappelé leur double essence : spirituelle et quotidienne. « Un mouride se lève avec le Coran, mais aussi avec les Khassaides. Ils rythment nos mariages, nos prières, nos deuils. » Et ce souffle ancien, venu d’Afrique de l’Ouest, a rencontré sur la scène de Fès d’autres spiritualités : une fusion inédite avec la voix de Battista, chanteuse corse, et des artistes marocains.
Ce croisement, inattendu et généreux, a résonné comme l’âme du festival lui-même : ouverture, dialogue, transmission. Une renaissance par la beauté du chant partagé.
Nuit tijanie : le samaâ comme offrande
Enfin, la nuit a scellé cette journée de musique par une veillée mémorable de la Tariqa Tijaniya, orchestrée par l’Ensemble national du samaâ et madih, sous la direction du mounchid Mouhcine Naourach. Douze voix pour une ferveur. Douze musiciens pour une vibration. Et une audience saisie par l’intensité des chants dédiés au Prophète.
Les poèmes de Sidi Ibrahim Niasse, Larbi Ben Sayeh et autres maîtres soufis ont jailli dans l’obscurité féerique de Jnan Sbil. Les rythmes authentiques, l’unisson des voix, la cadence des percussions ont réanimé l’âme collective. « Ce festival est une rencontre des héritages du monde », a confié Naourach. Et la Tijaniya, par son samaâ, en est un pilier : enracinée au Maroc, rayonnant vers l’Afrique.
C’est tout un pan de l’histoire spirituelle du Royaume qui s’exprime ainsi, dans la modestie du verbe et la grandeur du chant. Une veillée comme offrande. Un moment de suspension.
Jnan Sbil : jardin sacré, jardin monde

Douze voix pour une ferveur. Douze musiciens pour une vibration. Et une audience saisie par l’intensité des chants dédiés au Prophète.
Durant cette journée au Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde, Jnan Sbil a cessé d’être un simple lieu de villégiature. Il est devenu matrice. Jardin d’Haïti, d’Afrique, de Méditerranée. Jardin des oiseaux libres, des exilés perdus, des poètes mystiques. Il a accueilli le jazz, les oratorios contemporains, les louanges soufies, les polyphonies du cœur.
Fès, une fois encore, a prouvé que la musique sacrée n’a pas de religion unique, mais une seule quête : celle de l’élévation. Dans l’improvisation de Jowee Omicil, le chant des migrants de Benjamin Attahir, les psalmodies mourides de Cheikh Ndao, ou les panégyriques tijanis, on entend la même pulsation : celle de l’âme humaine en chemin.
À Jnan Sbil, le monde ne fait pas que se rencontrer : il se reconnaît.