Culture
Nos smartphones : qui utilisent qui ? – Par Abdesslam Benabdelali
Je suppose toujours que le smartphone ne peut pas être annonciateur de malheur. Mes sentiments à son égard ne ressemblent en rien à ceux que j'éprouvais envers cette machine noire et austère qui se tenait recluse dans un coin de notre maison, qui nous imposait sa gravité et nous poussait à la respecter
Du téléphone fixe, austère et contraignant, au smartphone devenu compagnon permanent, Le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, interroge la transformation de notre rapport à la communication, au monde et aux autres. Derrière l’illusion d’une maîtrise totale offerte par l’écran tactile se dessine une autre réalité.

Abdeslam Benabdelali
Contrairement à la sonnerie effrayante du téléphone fixe, la sonnerie du smartphone ne m'effraie pas, et j'imagine rarement, en l'entendant, une mauvaise nouvelle. De toute façon, c'est nous qui choisissons la nature et l'intensité de la sonnerie parmi les multiples options qu'il nous propose lui-même. Je suppose toujours que le smartphone ne peut pas être annonciateur de malheur. Mes sentiments à son égard ne ressemblent en rien à ceux que j'éprouvais envers cette machine noire et austère qui se tenait recluse dans un coin de notre maison, qui nous imposait sa gravité et nous poussait à la respecter ; nous ne l'approchions que selon son bon vouloir, et lorsqu'elle nous appelait, nous accourions vers elle en redoutant le pire. Ses appels étaient rares comparés à ceux du smartphone. La durée de la communication était brève, elle ne nous permettait que « peu, mais concis » comme parole. Elle était « fixe » de nature et d'esprit, elle nous imposait sa fixité et nous rattachait à elle par un fil qui ne nous permettait aucune autre action que de répondre à celui qui nous appelait.
Ma relation avec mon smartphone est presque l'inverse de tout cela. Je ne le quitte jamais, je l'emporte partout où je vais, c'est mon jouet préféré, il est même mon univers miniature. Tous mes sens me relient à lui, mais le plus fortement attaché est le toucher : je n'arrête pas de le caresser. Le toucher ne respecte pas les distances, c'est le sens de la proximité, le sens du dévoilement et du retrait des voiles ; c'est pourquoi Roland Barthes en dit qu'il est « de tous les sens, le plus démystificateur, contrairement à la vue, qui est la plus magique ». Ce qui est beau ne peut être touché. Cela impose une distance. Devant le sublime, on recule avec respect. Et quand on prie, on joint les mains. Le toucher est destructeur, sinon profanateur. Il ne peut ni s'émerveiller ni s'étonner. Le toucher met à nu, il révèle la vérité, il ôte son aura aux choses et leur fait perdre leur majesté. Et il abolit les distances, il te rend « fusionnel » avec/à ce que tu touches.
Lorsque je touche l'écran du téléphone, je contrôle mon appareil, et à travers lui, je contrôle le monde. À lui seul, le smartphone me procure un sentiment de liberté ; rien en lui ne contraint à la passivité ni à l'impuissance. Il m'insuffle le sentiment d'avoir une maîtrise totale sur le monde et sur les autres. Les informations qui ne m'intéressent pas sont supprimées rapidement. En retour, mes doigts agrandissent les contenus qui me plaisent. À travers cet appareil merveilleux, rien n'échappe à mon contrôle, toutes les « choses » du monde. L'auteur du livre La Fin des choses montre que le mot « chose » vient du verbe latin obicere, qui signifie « faire face » ou « s'opposer » (objecter), ou « présenter une objection ». Il porte en lui la négativité de la résistance. À l'origine, la chose est ce qui se dresse contre moi, s'oppose à moi, me résiste, me soumet. C'est pourquoi Derrida écrit : « La chose est l'autre, l'autre radicalement différent qui dicte et édicte la loi [...] elle s'impose à moi de manière infinie et incessante, et je dois m'y soumettre. »
Le numérique fait perdre aux choses du monde leur capacité de résistance et de refus. Les « choses » numériques ne possèdent pas la négativité de l'obicere. Elles ne demeurent pas des objets dressés face à des sujets. À travers mon smartphone, je ne ressens pas la résistance des choses. Si le smartphone est « intelligent », c'est parce qu'il retire au réel son caractère de résistance. En soi, sa surface lisse transmet un sentiment de manque de résistance. Il m'offre la fluidité de l'être et m'assure la fluidité de l'action. Sur son écran lisse, tout paraît facile, maniable, tout semble accessible.
Il est vrai que l'absence de résistance dans le monde numérique et l'environnement intelligent appauvrissent le monde et l'expérience, mais peu m'importe cet appauvrissement du monde qui pourrait en résulter ; ce qui m'importe, c'est que le monde se tourne vers moi. De cette manière, le smartphone se désintéresse de l'« objet », mais il renforce et nourrit le renvoi au « sujet ». Par de simples pressions sur son écran lisse, je soumets le monde à mes besoins. Je le reformule même selon mon choix, et je détermine pour l'autre la forme de la relation qui nous lie. Personne ne me dispute cela, car dans la communication numérique, l'autre est toujours moins présent. De toute façon, je peux toujours réduire sa présence, et même l'« intimité » de sa communication. Je peux remplacer le fait d'entendre sa voix par le recours aux messages textuels, qui ne transmettent que le mot, dépourvu de toute intonation, de tout soupir, de tout râle, le livrant nu, sans émotion. Et de peur de m'engager dans un dialogue interminable, je peux me contenter de lui envoyer un message vocal qui ne contient que l'information que je juge nécessaire de transmettre. Je peux aussi ne recourir, dans ma « communication » avec lui, qu'au langage des émojis, éliminant ainsi l'ambiguïté du langage naturel, sa rhétorique et ses connotations débordantes de sens, et fixant le seul sens que mes messages peuvent porter. Je débarrasse ainsi notre langage de communication de toute connotation, pour n'en garder que ce qui est univoque (dénotations). Ainsi se trouve limitée la liberté de l'autre, sa présence se réduit, il disparaît en tant que voix, émotion et capacité d'interprétation, il disparaît même en tant que moments de silence.
À cela s'ajoute qu'il disparaît aussi en tant que regard. Ainsi, mon interlocuteur devient absent d'une absence presque totale. C'est comme si j'étais face à une communication désincarnée, une communication « en direct », « sur les ondes ». Non pas parce que mon interlocuteur n'est pas présent, mais parce que je ne prête aucune attention au lieu d'où il me parle. Ce qui m'agace beaucoup lors d'une communication par téléphone portable, c'est quand mon interlocuteur me demande : « D'où parles-tu ? » Je lui réponds souvent avec une ironie étonnée : « Je suis sur le réseau », convaincu que déterminer ma localisation n'a aucune importance et ne peut en rien servir notre communication, d'autant que je sens que le « lieu » où j'ai l'impression que nous communiquons est un lieu virtuel et non géographique.
Peut-être mon interlocuteur veut-il, par cette question, compenser l'absence de chacun de nous à l'autre par une forme de « localisation topique » au moins. Puisqu'il est incapable de me faire advenir comme regard, émotion, voix et silence, il essaie de me trouver une place dans le monde afin de fixer les dimensions de notre communication, lui donnant ainsi un peu de « corporéité ». Mais il oublie les autres formes d'absence que le smartphone s'emploie à imposer. Car cet appareil est devenu aujourd'hui le plus grand ennemi, non seulement des relations spatiales, mais même des relations sociales. Il est parvenu à défaire tous les liens sociaux, depuis les liens familiaux jusqu'aux formes les plus complexes des relations sociales, transformant la société en un monde d'êtres sans visages ; chacun de nous est désormais plongé dans son téléphone, replié sur son propre monde, absorbé par son appareil, indifférent à la présence de ceux qui sont « avec lui ». Ses yeux rivés sur son écran, assis parmi les membres de sa famille, ses collègues, ou ceux qui prennent le même bus que lui, il est assis parmi eux sans les côtoyer, il est assis parmi eux « sans voir ni être vu ».
Tant le smartphone me pousse à « exclure » l'autre et à me replier sur moi-même, je m'imagine avoir un pouvoir sur le monde, y compris sur mon propre « moi ». Pourtant, je sens, de temps à autre, que moi aussi je suis victime de cet appareil qui trahit son propriétaire, se transformant en un mouchard efficace qui surveille son utilisateur en permanence ; car dès que nous entrons dans son univers algorithmique, nous sentons, nous ses propriétaires, être opprimés par lui. Il nous traque, nous oriente, nous « programme », nous donnant accès à ce qu'il juge le plus proche de nos préoccupations et de nos centres d'intérêt. Si j'essaie de rechercher un sujet précis, il me devance en me suggérant ce qui pourrait être en rapport avec ce sujet. Sans compter qu'il informe ceux qui communiquent avec moi des moindres détails de ma vie, leur indiquant si j'ai bien pris connaissance de leurs messages textuels, si je m'abstiens délibérément de leur répondre, si je me suis réveillé et ai ouvert mon téléphone, et jusqu'à quelle heure je suis resté éveillé la nuit... Ainsi, nous sommes livrés à ce mouchard numérique, derrière la surface duquel se tiennent différents acteurs qui nous orientent et dispersent nos esprits et notre temps. Comme si ce n'était pas nous qui utilisions nos smartphones, mais plutôt eux qui nous utilisaient, dévoilant nos secrets, « jouant » avec nos facultés, manipulant nos relations, et déterminant nos centres d'intérêt.