Le jean : histoire d’un vêtement – Par Abdesslam Benabdelali

Le jean : histoire d’un vêtement – Par Abdesslam Benabdelali

Des artistes américains l'adoptèrent : James Dean, Marlon Brando, Gary Cooper et Elvis Presley œuvrèrent à sa diffusion. Et le jour où Marilyn Monroe le porta dans l'un de ses films, il devint le vêtement des hommes et des femmes à la fois.

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 De la tenue robuste des travailleurs américains au symbole de la révolte, puis à celui d’une mode devenue universelle, le jean a traversé près de deux siècles sans perdre son pouvoir d’attraction. Le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, retrace cette trajectoire singulière et s’interroge sur le paradoxe d’un vêtement qui tire précisément de son usure, de ses contradictions et de sa capacité à brouiller les frontières sociales les ressorts de son exceptionnelle longévité.

 

Abdesslam Benabdelali

« Le monde change, le jean, lui, ne change pas. »

                                     Jean Baudrillard

Nul doute que la plupart d'entre nous s'arrêtent encore aujourd'hui, interdits, devant celui qui porte un pantalon de jean déchiré, rapiécé de toutes sortes de pièces qui ne craignent pas de s'afficher — surtout si l'on sait le prix qu'il peut atteindre et les lieux luxueux où il se vend. L'étrange est que ces qualités ne se rencontrent réunies que dans ce vêtement-là, et dans aucun autre. Car il est rare que l'on croise d'autres sortes de vêtements que ceux qui les portent osent arborer dans un tel état. Quel est donc ce secret ? Et qu'est-ce qui distingue le jean des autres habits ?

Certains ramènent la chose à l'évolution qu'a connue le jean au cours de près de deux siècles, car ce pantalon a une histoire, qui a fait écrire à l'un : « L'histoire du jean est une image de notre histoire contemporaine. » De fait, ce vêtement a accompagné les diverses mutations que nous avons connues et a accompagné, dans la réalité comme dans l'imaginaire, l'édification de chacune des étapes qu'a traversées l'Occident au cours des deux derniers siècles : la ruée vers l'or, les films de cow-boys d'Hollywood, la Seconde Guerre mondiale — jusqu'à devenir le symbole de bien des mouvements et des groupes, des crânes rasés aux rappeurs.

L'invention de ce pantalon remonte à un partenariat entre Maurice Lévi Strauss et Jacob Davis. Lévi Strauss avait quitté l'Allemagne en 1851 pour l'Amérique, où il devint le patron d'une société de commercialisation de vêtements — parmi lesquels une étoffe de coton qu'utilisaient les marins de la ville italienne de Gênes. Jacob Davis était l'un des clients de Lévi Strauss ; il lui vint l'idée de coudre des pantalons dans cette étoffe. Ils rencontrèrent un tel succès que le tailleur demanda au marchand d'étoffe qu'ils déposent le produit à leurs deux noms, en 1873. Et comme l'étoffe était importée de Gênes, ville réputée pour la fabrication de ce coton dont on faisait le pantalon, le produit porta le nom de blue jeans : c'est donc le bleu de Gênes. Il se répandit d'abord chez les différents travailleurs manuels et chez les cow-boys américains, s'associant ainsi au travail manuel et à la dureté de la vie, en raison de la facilité à s'en procurer et de sa capacité d'endurance et de résistance ; il devint le symbole d'un esprit populaire où règne l'égalité.

Au cours de la décennie qui précéda la Seconde Guerre mondiale, des artistes américains l'adoptèrent : James Dean, Marlon Brando, Gary Cooper et Elvis Presley œuvrèrent à sa diffusion. Et le jour où Marilyn Monroe le porta dans l'un de ses films, il devint le vêtement des hommes et des femmes à la fois. Ainsi, durant les deux décennies qui suivirent la guerre, il se répandit chez les divers groupes marginalisés et devint le signe d'une exclusion et d'une révolte ; il se diffusa parmi les motards, les groupes hippies et les diverses communautés rebelles, ce qui conduisit à en interdire le port dans les écoles, les théâtres et les restaurants. Mais à peine les années soixante du siècle dernier furent-elles arrivées qu'il envahit toutes les places. Il commença dès lors à perdre ce caractère rebelle, réfractaire à l'intégration, qui l'avait marqué entre 1930 et 1960.

La fièvre de l'« américanisation » a fait de lui le vêtement de l'élite comme du peuple, des jeunes comme des vieux. Après avoir été le symbole de la révolte, il est devenu une mode parmi les modes de l'époque. Après avoir tiré sa valeur de ses qualités d'étoffe — son prix dérisoire, sa souplesse, son endurance, sa résistance à la saleté —, après avoir été le signe d'une appartenance, d'une identité, d'une révolte, il s'est mis à suivre la mode et ses exigences. Et c'est ainsi qu'on l'acquiert désormais par désir, et non par besoin.

Conformément à cette loi de la mode qui veut que « les sots inventent la mode et les sages la suivent », ces derniers se sont mis à exagérer ses caractéristiques jusqu'à l'outrance : apparut alors le jean délavé, qui en rajoute dans les marques de vieillissement — trous, pièces, couleur passée. Et pour couronner le tout, les producteurs sont entrés dans la danse pour répondre à cette mode : le jean a pris une teinte sexuelle, et des coupes féminines sont apparues, qui misent sur la séduction et l'excitation.

Ainsi le jean est-il passé du vêtement de la working class américaine au vêtement de la révolte et de la contestation, puis au vêtement de la jeunesse occidentale, jusqu'à devenir un vêtement mondial, pour tous les âges.

Malgré l'intérêt de ce suivi des évolutions qu'a connues le pantalon de jean, cela ne suffit peut-être pas à expliquer une telle diffusion, ni la résistance dont cette mode a fait preuve en dépit de tous les retournements, ni le défi que lance ce produit, ni la dimension mondialisée qu'il a prise, ni sa propagation sans distinction de pays, de traditions, d'âges ni de classes sociales. Car même si l'explication historique justifie la force de sa diffusion, elle ne justifie pas que le jean soit ce vêtement dont le prix augmente à mesure qu'il vieillit. Peut-être la chose exige-t-elle une explication sémiologique, en plus de cette traque historique. Qu'est-ce donc qui distingue cet étonnant pantalon ?

Nous ne saurions répondre à cette question en revenant une fois de plus aux qualités déjà mentionnées : la capacité de résistance, la souplesse, le côté pratique. Pas davantage ne pouvons-nous justifier sa diffusion par l'intervention des vedettes de la chanson et du cinéma. Il est vrai que tout cela a produit des effets considérables, mais ce n'est pas le privilège du seul pantalon de jean. Bien des vêtements ont connu une diffusion passagère après avoir été portés par des acteurs ou des vedettes de la chanson ; et même en l'admettant, nous ne saurions expliquer que le jean soit peut-être le seul vêtement que son propriétaire porte avec d'autant plus de fierté que s'y multiplient les marques d'un long usage et les pièces rapportées.

C'est là précisément le défi que lance ce vêtement : il s'impose justement grâce aux contradictions qu'il porte. C'est la contradiction qui lui insuffle une vie sans cesse renouvelée : il ose faire saillir ses contradictions, sans réprimer l'un des termes au profit de l'autre. Il se présente ainsi, en même temps, comme le vêtement des ouvriers et celui des gens haut placés, le vêtement des petits et celui des grands, le vêtement des cow-boys et celui des vedettes, le vêtement des hommes et celui des femmes. Il est toujours vieux-neuf ; il s'enorgueillit de son usure autant que de sa nouveauté. Et il ne vieillira jamais, parce qu'il fait de l'usure sa nourriture quotidienne. Et il ne cesse de nous le rappeler. De là son insistance à faire éclater les excès : l'excès d'ancienneté et l'excès de nouveauté. De là son immortalité. Car même si le monde change, lui tient bon et ne change pas.

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