Palestine d’Hubert Haddad - Avec le cœur et le corps de l’autre ! Par Samir Belahsen

Palestine d’Hubert Haddad - Avec le cœur et le corps de l’autre ! Par Samir Belahsen

Cham-Nessim vivra une expérience schizophrénique instructive. Il vivra, quelques semaines, avec le le corps, le cœur de l'autre : « l'ennemi ». Il entrera dans un réseau de résistance pour terminer en bombe humaine en « Israël ».

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Dans Palestine, Hubert Haddad offre une tragédie d'une intensité rare : celle d’un soldat israélien amnésique devenu, malgré lui, un Palestinien parmi les siens. Samir Belahsen raconte comment à travers cette expérience d’altérité radicale, l’auteur interroge l’identité, la mémoire, la souffrance et la possibilité du dialogue dans un conflit déchirant. Publié en 2007, ce roman puissant conjugue poésie et philosophie pour rappeler combien « l’enfer, c’est les autres », et pourtant, parfois, l’espoir passe par l’autre.

« L'enfer, c'est les autres »

Jean-Paul Sartre/ L'être et le néant.

« Autrui, c'est l'autre, c'est-à-dire le moi qui n'est pas moi. »

Jean-Paul Sartre

Enlevé, blessé, sous le choc, l'otage perd tout repère, en oublie tout, même son nom.

Le soldat permissionnaire de Tsahal est amnésique.

On est en Cisjordanie, entre la Ligne verte et la " ceinture de sécurité "

Hébron, est une ville explosive de Cisjordanie.

700 colons juifs y « vivent » armés et sous haute protection de l’armée d’occupation, plantés au milieu de 180 000 palestiniens qui y « vivent » …

Les questionnements du dépossédés

Recueilli, soigné, adopté et renommé par deux femmes Palestiniennes, le soldat Cham devient « Nessim », frère de Falastine, jeune étudiante, et fils d'Asmahane, veuve aveugle d'un responsable politique abattu dans une opération militaire.

Pour elles, Nessim est cette brise fraiche tant espérée. Elles veulent faire de lui le fils, le frère disparu. Elles lui trouvent une ressemblance frappante avec leur Nessim…

Pour lui c’est l’occasion de découvrir l’autre en étant l’autre.

Une fois devenu Nessim, il est devenu Palestinien avec des papiers en règle et beaucoup d'amour des siens. Il reste sans souvenirs…

Il subit les souffrances et tensions de l’occupation en Cisjordanie : désolation, ruines, otages, intrusions militaires en pleine nuit, enfants morts, camps de réfugiés, humiliations, contrôles musclés, prisons…

« A quoi bon ? poursuivit Nessim d’une voix blanche. Nous sommes bannis de chez nous, délogés, dépossédés, tous captifs. Partout des murs dressés, des barrages, des routes de détournement. Est-ce qu’on peut vivre comme ça, parqués dans les enclos et les cages d’une ménagerie ?

Veut-on nous pousser au suicide, à la dévastation ?

Je hais notre sort, je les déteste tous à en perdre l’esprit… »

Cham-Nessim vivra une expérience schizophrénique instructive.  Il vivra, quelques semaines, avec le le corps, le cœur de l'autre : « l'ennemi ».

Il entrera dans un réseau de résistance pour terminer en bombe humaine en « Israël ».

Hubert Haddad nous offre ici une tragédie emblématique d'une grande beauté qui nous questionne tous.

Plus qu’un Hymne à la paix, c’est un hymne à l'acceptation de l'autre.

Publié en 2007, le roman « Palestine » a reçu le prix des cinq continents de la Francophonie en 2008 et le prix Renaudot poche 2009.

Altérité et identité

L’auteur, le Franco-Tunisien Hubert Haddad nous immerge dans les méandres de l'identité palestinienne, une plongée entre histoire et mémoire, entre douleur et espoir, le tout avec une plume, à la fois poétique et philosophique.

Dans sa préface de l’ouvrage L’orientalisme d’Edward Saïd, Tzvetan Todorov explique :

« L’histoire du discours sur l’Autre est accablante. De tout temps les hommes ont cru qu’ils étaient mieux que leurs voisins ; seules ont changé les tares qu’ils imputaient à ceux-ci. Cette dépréciation a deux aspects complémentaires : d’une part, on considère son propre cadre de référence comme étant unique, ou tout au moins normal ; de l’autre, on constate que les autres, par rapport à ce cadre, nous sont inférieurs. »

Les protagonistes du roman de Haddad comme les protagonistes de l’histoire, incarnent des identités sociétales, naviguant à travers des conflits internes façonnés par des injustices historiques et par des bains de sang qui ont continué bien après la publication du roman.

La fracture grandissante

D'un côté, ils matérialisent le poids de lourds héritages historiques, mais aussi la nécessité pressante de renouer un dialogue plus inclusif sur l’identité, l’appartenance, la condition humaine. De l'autre, ils sont souvent un moyen pour la littérature de rappeler et de symboliser la complexité de la souffrance liée à la perte, à l’exil, et la douleur d’une coexistence forcée, dans le cadre de la conflictualité « israélo – palestinienne ».

En effet, les Palestiniens apparaissent bien souvent comme des identités minoritaires et hybrides, entre exil et résistance, dépossession et lutte pour l’existence, la dignité et la reconnaissance, dans la tension entre une origine historique qui les rattache à leur terre et exil mais au repli identitaire, leur condition d’apatrides mal considérées par « les frères », ou de citoyens minoritaires et marginalisés chez « l’ennemi ».​                            

Pour ce qui est des Israéliens, dans plusieurs récits, nous trouvons des personnages juifs confrontés à la réalité palestinienne qui remettent en question leur propre identité nationale et morale sinon au moins le fameux récit officiel de l’histoire.

Le passage d'une identité à l’autre, la coexistence de plusieurs identités ou l’amour qui peut réunir deux personnes appartenant aux deux camps, permet à la littérature d’aborder l’espoir …

Le changement d'identité symbolise la fracture grandissante et l’espoir d’un espace de dialogue possible…

Depuis 2007, il l’est de moins en moins…