Quand l’Afrique réinvente la langue dite de Molière – Par Hatim Betioui

Quand l’Afrique réinvente la langue dite de Molière – Par Hatim Betioui

Le français du XXIe siècle sera multiple : un ensemble de français différents, enracinés dans les cultures africaines, européennes et caribéennes, interconnectés par la musique, le cinéma et Internet.

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La langue française n’est plus en Afrique ce qu’elle fut jadis : un instrument d’assimilation imposé par la puissance coloniale. Devenue le cinquième idiome le plus parlé au monde, elle connaît aujourd’hui une révolution silencieuse mais profonde. Ce sont désormais les jeunes Africains qui la façonnent à leur image, la métissant de leurs cultures, de leurs rythmes et de leurs réalités quotidiennes.

Hatim Betioui

La fin d’une langue coloniale

La langue française n’est plus, en Afrique, une langue imposée par la force du colonisateur, enseignée dans les écoles et utilisée dans les administrations comme unique moyen d’expression. Aujourd’hui, elle vit une transformation radicale : elle s’adapte, se colore et se réinvente.

Avec plus de 300 millions de locuteurs, dont une majorité en Afrique, le français s’est libéré des salons parisiens et des bureaux officiels. Il est désormais parlé dans les rues, dans les marchés, dans les chansons et sur les réseaux sociaux.

Selon des études récentes, d’ici 2050, 85 % des francophones du monde vivront sur le continent africain. Ce basculement démographique bouleverse les repères : la langue de Molière prend désormais son accent à Abidjan, Dakar, Kinshasa ou Bamako plutôt qu’à Paris.

Le “nouchi”, symbole d’une créativité linguistique

Prenons l’exemple du “nouchi”, argot ivoirien né dans les rues d’Abidjan à la fin des années 1970. Cette langue hybride, construite à partir du français et enrichie par des expressions locales, a d’abord été celle des jeunes marginalisés avant de s’imposer dans la vie quotidienne, la musique et les médias.

Parmi ses mots les plus célèbres, on trouve “go” pour désigner une fille ou une petite amie, et “s’enjailler” pour dire “s’amuser”. Ces termes, nés dans les ghettos d’Abidjan, ont traversé les frontières, se diffusant à travers la pop africaine et les réseaux sociaux jusqu’aux banlieues parisiennes.

Le “nouchi” illustre parfaitement la manière dont l’Afrique s’approprie la langue française : en la faisant vivre, en la rendant joyeuse, inventive et populaire. Ce vocabulaire naît dans les quartiers populaires, voyage par la musique, et façonne un français pluriel, affranchi de la rigidité des règles de l’Académie française.

De la peur du “mélange” à la reconnaissance d’une vitalité

Cette évolution inquiète certaines élites françaises, qui y voient une “dégénérescence” du français. Pourtant, comme le rappelle le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, cette transformation est la preuve même de la vitalité de la langue.

Une langue figée est une langue morte. En se réinventant au contact des cultures africaines, le français respire, rit, chante et s’enrichit. Dans les chansons, les séries télévisées, les sketches humoristiques et les conversations en ligne, il se déploie librement, loin de la normalité académique et de ses usages classiques.

Ainsi, la “francophonie” n’est plus un projet politique hérité du passé, mais une réalité linguistique vivante : une co-création entre continents.

Une langue libérée de la tutelle française

Mais cette renaissance linguistique intervient paradoxalement dans un contexte de rupture politique avec la France. Les tensions diplomatiques, l’expulsion des ambassadeurs, le retrait des troupes françaises et le retour du discours “anti-colonial” ont ravivé le rejet de la tutelle française.

Dans une récente enquête menée en Afrique, 77 % des personnes interrogées considéraient le français comme “la langue du colonisateur”, et plus de la moitié comme une langue “imposée”.

Pourtant, cette contestation n’a pas affaibli la langue ; elle l’a affranchie. Libérée de sa charge coloniale, la langue française devient propriété collective. Les Africains la réinventent, y introduisent des mots de leurs langues maternelles et l’adaptent à leurs imaginaires.

De l’outil de domination à l’espace de liberté

Certains linguistes vont jusqu’à dire que le français est désormais une langue africaine. Ce n’est plus celle de la domination, mais celle de l’expression libre et de la créativité populaire. C’est une opération de “déconstruction” et de “reconstruction” : le passage d’une langue d’élite à une langue du peuple.

La diaspora africaine en Europe amplifie ce mouvement et l’enrichissent en retour. Dans les banlieues parisiennes, les jeunes mélangent le français avec le wolof, le lingala, le peul ou le bambara. Des artistes de hip-hop, de slam ou d’afrobeats popularisent ces expressions métissées, qui finissent par être adoptées dans la langue quotidienne en France.

Ainsi, le courant s’est inversé : ce n’est plus la France qui exporte sa langue vers l’Afrique, mais l’Afrique qui exporte ses français vers la France.

Vers une francophonie plurielle

La question n’est donc plus de savoir si la langue française survivra, mais sous quelle forme. La version rigide, surveillée par l’Académie française, peut-elle cohabiter avec celle, vibrante et mouvante, forgée par les jeunes Africains ?

Gageons que non. Tout indique que le français du XXIe siècle sera multiple. Ce sera plus tout-à-fait la langue de Molière ni celle de Senghor, mais un ensemble de français différents, enracinés dans les cultures africaines, européennes et caribéennes, interconnectés par la musique, le cinéma et Internet.

La langue française, devenue un organisme vivant, continue d’évoluer au rythme de ceux qui la parlent. Et c’est dans cette transformation constante qu’elle trouve sa véritable force.