Quand les neurosciences s’invitent dans la refonte éducative – Par Abdeljlil Lahjomri

Quand les neurosciences s’invitent dans la refonte éducative – Par Abdeljlil Lahjomri

Abdeljlil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l'Académie du Royaume du Maroc

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Dans un contexte de remise en question profonde des systèmes éducatifs traditionnels, le colloque organisé par l’IERTA, relevant de l’Académie du Royaume, en partenariat avec l’Académie internationale de la francophonie scientifique, ouvre un espace de réflexion inédit. Dans son allocution d’ouverture, le secrétaire perpétuel explique qu’à travers ce partenariat, en mobilisant les apports récents de la neuro-éducation, l’Académie du Royaume ambitionne de jeter les bases d’un projet éducatif centré sur la compréhension des troubles d’apprentissage, l’équilibre émotionnel de l’élève et une formation repensée des enseignants. Pour Abdeljlil Lahjomri, ce colloque est une étape précieuse et décisive dans la réflexion commune pour la création d’une instance de liaison entre science et éducation, entre science et politique éducative.

 Un partenariat scientifique au service de l’éducation

L’Académie du Royaume et de l’Agence Universitaire de la Francophonie ont organisé dans le cadre de leur partenariat une rencontre autour d’une thématique d’actualité : les relations entre les neurosciences et l’éducation.

La collaboration qui s’est instaurée entre les responsables de l’Institut d’Etudes et de recherches sur les troubles de l’Apprentissage « IERTA » dépendant de l’Académie du Royaume, et ceux qui œuvrent dans le cadre de l’Académie internationale de la francophonie scientifique, dépendante de l’AUF, fut fructueuse, prometteuse et nous offre aujourd’hui un espace de réflexion et de méditation pour décideurs, enseignants, parents soucieux d’une amélioration urgente du système éducatif. Le sous-titre de ce colloque est bien « Comprendre les troubles d’apprentissage pour améliorer les systèmes éducatifs et élaborer un projet ».

La littérature concernant cette thématique nous apprend que c’est une « jeune science » qui émerge, que certains appellent « neuro-éducation », et qui se préoccupe de l’amélioration des méthodes d’apprentissage en se fondant sur les avancées et les découvertes sur le fonctionnement du cerveau. Toutefois, les commissions, les colloques, les conférences et les réformes successives du système éducatif qu’elles préparent et qui parfois donnent naissance à des lois, continuent à ignorer ce que la science nous révèle sur le cerveau humain. La formation initiale et continue des enseignants par exemple n’intègre nullement, (peut-être pour certains cas, n’intègre que timidement), la psychologie cognitive, les avancées de la neuro-éducation.

La neuro-éducation, une science encore ignorée par l’école

Il y a quelques jours, les moyens d’information français renseignaient le grand public du monde francophone sur les conclusions du rapport de la Cour des Comptes française, et sur l’échec de l’école primaire. Les commentateurs n’ont pas hésité à rappeler à cette occasion le décalage qu’il y a entre l’école et les découvertes scientifiques sur le fonctionnement du cerveau, à recommander par exemple une réadaptation des horaires de classe au rythme circadien de l’élève, à repenser les rythmes scolaires selon les besoins des apprenants, et à organiser une consultation nationale sur ce que l’on peut appeler le « Temps scolaire ».  En attendant cette réforme espérée, souhaitée et essentielle dans toute société qui n’a pas encore abandonné les modèles rigides d’apprentissage, au profit d’approches personnalisées, qui n’a pas encore perçu l’impact croissant que les révélations de la « jeune neuroscience »  peuvent  avoir sur comment doit être repensée l’éducation, sur le rôle fondamental que jouent les émotions dans la mémorisation, la motivation, et l’attention, sur l’importance de l’environnement, sur une nécessaire et indispensable politique de santé mentale, sur l’ajustement des contenus selon les âges, sur aussi l’architecture des établissements,  en attendant, cette révolution conceptuelle, comment agir maintenant et aujourd’hui pour que l’apprenant en mal d’apprentissage souffre moins, que l’enseignant réussisse mieux dans son accompagnement, que les parents errent moins de cabinet médical en cabinet médical, inquiets et désemparés ?

Comment aujourd’hui et maintenant répondre aux questions que se posent les experts en sciences de l’éducation ? Rappelons quelques-unes.  J’en cite, choisies d’un dossier intitulé « Neurosciences et Éducation : la Bataille des cerveaux ».

Réconcilier la salle de classe et le laboratoire

« Comment appliquer les théories neuroscientifiques dans un environnement scolaire ? Doit-on instruire tous les enseignants dans ce domaine ? Comment rendre l’environnement des élèves riche et socialement bénéfique ? Peut-on vraiment élaborer des pédagogies plus efficaces grâce aux connaissances neuroscientifiques ? ». Et ces experts d’affirmer « Les ponts ne sont pas encore bien construits pour passer du laboratoire à la salle de classe ».  Alors que faire et que fait-on aujourd’hui ? Ces mêmes experts remarquent que « deux champs se sont développés à l’école, l’étude du phénomène des troubles de l’apprentissage et les études portant sur les environnements d’apprentissage ». L’ambition de l’Académie du Royaume, par la création de l’IERTA, fidèle à sa fonction de lanceur d’alerte est de contribuer à accompagner avec une attention toute particulière les travaux de recherche dans ces deux champs d’investigation et de créer à long terme un espace permanent de liaison entre science et éducation. La tâche n’est pas facile et la fondation de cet espace où peuvent débattre, enseignants, chercheurs, spécialistes, décideurs, administratifs, institutionnels, parents, peut paraître de prime abord illusoire, mais si, toutefois, elle est mise en œuvre, sa fonction peut être stratégique pour participer efficacement, non à une ultime réforme sans lendemain du système éducatif, mais à une révolution douce et sereine qui, au préalable, ferait de la santé mentale une priorité éducative, de la formation des enseignants dans toutes ses dimensions la clé de voute de tout changement, de rendre obligatoire dans cette formation la sensibilisation aux résultats des sciences cognitives, de réformer l’évaluation pour libérer l’apprentissage, d’abolir celle qui privilégie la performance immédiate, et recommander fermement celle qui mesure la progression de l’élève, de personnaliser cet apprentissage pour respecter la neurodiversité, les intelligences multiples, valoriser la  dimension émotionnelle et sociale, avantager,  dans l’environnement scolaire, la sécurité affective.

Vers un espace permanent de dialogue entre science et politique éducative

Dans la deuxième partie du thème choisi pour notre rencontre d’aujourd’hui, il est question de concevoir un projet. L’IERTA (Institut d’études et de recherche sur les troubles de l’apprentissage) peut être ce projet, espace de réflexion, de concertation, de proposition, de débats, projet ambitieux certes, dont la faisabilité et la pertinence interpellent le monde éducatif, confronté à plus d’interrogations que de réponses dans sa recherche des pratiques d’enseignement les plus performantes et les méthodes pédagogiques les plus convaincantes et les plus rassurantes. Dans un monde où le rythme du changement change lui-même, où l’accélération de l’histoire bouleverse notre vie quotidienne, où l’intelligence artificielle s’empare frénétiquement de notre manière de penser et d’agir, où, et comment les apprentissages pourraient-ils échapper aux menaces qui pèsent sur la petite enfance dans cet univers calciné, si nous renonçons à notre responsabilité d’alerter, et à notre intelligence de résister ?

C’est dire que ce colloque est une étape précieuse et décisive dans notre réflexion commune pour la création de cette instance de liaison entre science et éducation, entre science et politique éducative.