Rachid Boudjedra, tel qu’en lui-même… arrogant et présomptueux – Par Abdeljlil Lahjomri

Rachid Boudjedra, tel qu’en lui-même… arrogant et présomptueux – Par Abdeljlil Lahjomri

Bien sage Rachid Boudjedra en présence de Abdelmadjid Tebboune

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Il y a une prière arabe qui dit :‘’fasse Dieu que notre fin soit meilleure que notre commencement.’’ Si Rachid Boudjedra, l’un des meilleurs écrivains maghrébins francophones de sa génération, l’a faite un jour, il est évident que le Tout Puissant ne l’a pas, ou pas encore, exaucée. Ce pourfendeur du deuxième président algérien Houari Boumediene, du boumediénisme et du FLN qui sont à l’origine du triste paysage qu’offre l’Algérie aujourd’hui, vient d’être décoré par le président Abdelmadjid Tebboune. Pourquoi ? Fort probablement parce qu’il l’a méritée. En se rachetant auprès du régime en s’en prenant, entre autres, à Boualem Sansal, croupissant aujourd’hui en prison pour avoir osé ce que Boudjedra lui-même a un jour déclaré : Que le Sahara est marocain et que l’Etat marocain est antérieur à l’Algérie. Au Quid, plusieurs années avant cette décoration, Abdeljlil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, connaisseur de l’homme et de ses écrits, a tôt perçu ce retournement de veste dans les nouvelles postures de l’écrivain algérien. Dans une réaction plus amusée qu’outrée, il avait démonté point par point les propos de M. Boudjedra sur la « suprématie » culturelle algérienne au Maghreb, dénonçant leur manque de fondement, leurs omissions et leur instrumentalisation politique au détriment du Maroc et de ses écrivains. En voici la -republication.

Par Abdeljlil Lhajomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc

J’ai lu avec effarement, avec beaucoup d’irritation et de tristesse une dépêche de presse qui attribue au romancier algérien Rachid Boudjedra des déclarations tonitruantes où il affirmait que son pays détenait « les meilleurs créateurs » en art et en culture des pays du Maghreb arabe, en qualité et en réputation, où il encensait la suprématie de son pays dans le nombre de titres édités notamment en France, « où leur présence est intensive et respectée, alors que les œuvres marocaines et tunisiennes étaient « quasi-absentes ».  Ceci est dû, ajoute-t-il d’une manière péremptoire, à une « certaine démocratie et à la liberté d’expression ». C’est dû aussi à l’organisation dit-il » d’un salon mondial du livre qui accomplit des miracles ».  Ma première réaction fut de ne pas y croire, ensuite de ne pas y répondre.  Des affirmations aussi peu crédibles de la part d’un auteur que j’avais toujours apprécié ferait rire, d’un rire « Hénaurme », rabelaisien et gargantuesque, tous ceux qui connaissent un tant soit peu le paysage culturel du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie.  Mais l’amitié qui me liait à cet auteur, qui semble oublieux de notre fraternité, des hospitalités nombreuses de ses amis marocains et pourquoi pas surtout mon nationalisme chatouilleux m’autorisent à faire, à l’usage des lecteurs de cette dépêche, une explication de texte comme si dans un amphithéâtre, je m’exerçais à déconstruire devant des étudiants de lettres françaises, des convictions incongrues, révélatrices d’une mauvaise foi déconcertante.  Je dirai aux étudiants de replacer absolument cette dépêche dans le contexte de sa publication.  Elle voulait rendre compte de la conférence de Rachid Boudjedra sur l’œuvre de Rachid Mimouni mais en fin de compte ne privilégie « qu’une partie des débats qui ont suivi cette intervention ».  Rachid Mimouni est mort le 12 Février 1995 et c’est je crois, à l’occasion de l’anniversaire de cette disparition que cette conférence est organisée à la Maison de la Culture de Boumerdes, ville où habitait Rachid Mimouni avant de s’exiler au Maroc, à Tanger où il sera honoré.  Il recevra deux prix qui sont décernés au Maroc : le prix Hassan II des quatre jurys pour l’ensemble de son œuvre en 1992 et le prix spécial du Grand Atlas en 1995 aussi pour l’ensemble de cette œuvre.  Cette dépêche parle à peine de ses écrits, et le fait ainsi mourir une deuxième fois en cet anniversaire de son décès.  Je leur dirais que si les déclarations de Rachid Boudjedra sont tronquées et utilisées politiquement contre mon pays, il devrait courageusement les démentir, lui qui condamné par le sien y a trouvé refuge, emploi, logis, et un accueil fraternel qu’il ne devrait pas oublier tant que vivent encore ceux qui en connaissent l’intensité, et la gratuité….  Comment accepterait-il que ses affirmations soient ainsi idéologiquement manipulées contre son pays d’exil.  Il se présente aussi courageux que Khateb Yacine, Rachid Mimouni, Mohamed Khadda (et il l’était), alors démentira-t-il cette dépêche ?   Il « refuserait le prix Nobel s’il lui était attribué parce qu’il l’aurait été pour des raisons politiques.  Prix qui n’est accordé selon lui qu’à celui qui porte en lui un mépris pour soi et pour son pays et encense l’Occident ». Dix fois nominé, dit-il, c’est dix échecs lui répondrai-je.  Je disais à un ami qui mettait sur sa carte de visite « bi-admissible à l’agrégation de lettres françaises » de biffer cette admissibilité parce qu’au lieu de signaler deux réussites elle mettait en valeur par contre deux échecs.  Je dirais aux étudiants que nous ne commenterons pas l’expression « la suprématie de son pays » parce qu’elle nous rappelle une conception primitiviste de l’humanité qui fleure trop la hiérarchisation des cultures, conception indécente dans le siècle des droits de l’homme et de l’égalité d’entre les hommes. Par contre nous répondrons à l’affirmation « les œuvres marocaines et tunisiennes sont quasi-absentes notamment en France » qu’en tout cas la présence marocaine dans ce pays (un commentateur tunisien parlera pour la Tunisie) s’est distinguée par trois prix Goncourt, celui du roman à Tahar Benjelloun en 1987, de la poésie à Abdelatif Laabi en 2009 et le Goncourt de la nouvelle à Fouad Laroui en 2013. Devrais-je préciser que pour le monde arabe le Booker de l’année 2011 a primé Mohamed El Achaari et que sur la short list de 2014, deux des cinq nominés sont marocains. Aucun n’est algérien, mais irakien et syrien, deux pays en détresse ?

  (روايـة "طـائر أزرق نــادر يـحلق معي" للروائي المغربي يوسف فــاضل و رواية "تغريبة العبدي" الروائي المغربي عبد الرحيـــم لــحــبيبــــي)    

Donner en illustration du rayonnement de la culture marocaine plus de preuves, que celles-là, serait inconvenant, désobligeant. J’aurais surtout signalé aux étudiants que dans cette même conférence Rachid Boudjedra enterrait une deuxième fois Naguib Mahjoud en disant : « qu’il était le seul écrivain arabe qui ait reçu le prix Nobel et cela six mois après avoir fait l’éloge des accords de Camp David.  Sans cela il n’aurait jamais reçu cette distinction ».  S’adressant à son assistance il eut de plus l’outrecuidance de dire qu’il aurait refusé ce prix.  Mais pourquoi Rachid Boudjedra parle-t-il autant de Rachid Boudjedra et du prix Nobel, alors qu’il devrait surtout parler de Rachid Mimouni ? L’aurait-il, en fait, refusé, ce prix, si on le lui avait attribué ?  Jean Paul Sartre l’a refusé mais il n’est pas J.P. Sartre. J.M Le Clézio l’a accepté, auteur qui avec son roman « Désert » a écrit l’œuvre la plus « maghrébine », « la plus arabe », la plus « saharienne » et la plus « africaine » qu’aucun de nos écrivains qu’ils soient marocains, algériens ou tunisiens n’ait encore pu égalé. Mais il n’est pas J.M. Le Clézio.  Quant au « Salon Mondial du Livre qui accomplit des miracles », nous savons les miracles que réussissent tous les salons du livre dans toutes nos contrées.  Il se trouve que cette conférence coïncide avec la tenue en ce moment du S.I.E.L (Salon International de l’Edition et du Livre) marocain à Casablanca et cette allusion, inspirée à Rachid Boudjedra par je ne sais quel dépit, parait mesquine et pleutre.  Au cours de la déconstruction de cette dépêche, je dirais que l’allusion de Rachid Boudjedra  à une « certaine démocratie et à la liberté d’expression » dont il jouit, ferait sourire mes étudiants qui savent eux que leurs pays, le Maroc a dans la période sombre de son histoire contemporaine vu naître la revue « SOUFFLES », la plus flamboyante des revues maghrébines, la plus courageuse, la plus révolutionnaire, la plus subversive.

Et j’aurais terminé mon analyse de cette dépêche en dévoilant à l’auditoire, qui dans mon imagination occuperait le même amphithéâtre, où j’avais introduit en 1971 avec une certaine inconscience, pour la première fois l’étude de son roman « La répudiation », (interdit dans son pays) les passages qu’elle a omis de reprendre et de diffuser.

Rachid Boudjedra octroie à Yasmina Khadra, immense et fabuleux écrivain algérien, le droit de se présenter aux élections présidentielles.  Il dit : « Yasmina Khadra a le droit comme l’exige la constitution de se présenter aux élections.  Certes j’ai trouvé cela bizarre et ça m’a fait sourire, mais pourquoi pas, il est libre et c’est son droit ».  Il évoque l’interdiction de son roman « l’escargot entêté » en précisant : « mon roman sur la bureaucratie a été interdit par Taleb Ibrahimi, et voilà que trente ans après la bureaucratie qui empoisonne la vie de nos citoyens est toujours là et rien n’a changé ».  Enfin Rachid Boudjedra « a qualifié l’école algérienne de piteuse car la religion est exagérément présente dans les livres du primaire au détriment des autres matières plus utiles pour l’avenir de l’enfant ».  Pas de commentaires. Plutôt si. A la fin de cette explication de texte j’aurais demandé à mes étudiants de commenter les omissions de la dépêche et les raisons réelles et profondes de ces oublis évidemment politiques.  Tournons la page et oublions les tribulations de cet écrivain qui ne sait plus quelle langue choisir, de l’arabe ou du français, pour écrire ses romans,  pour convaincre et séduire des lecteurs de moins en moins admiratifs, de plus en plus lucides et exigeants.