Culture
Réponse à “Esprit joueur” : Deux chemins, un même souffle : du poète au peintre, entre IA, héritages et humanité – par Dr Az-Eddine Bennani
Portrait d’Edmond de Belamy, généré par le collectif français Obvious à l’aide d’un algorithme de réseaux antagonistes génératifs (GAN). Ce tableau, qui représente un personnage fictif à l’allure du XVIIIe siècle, a été vendu aux enchères chez Christie’s à New York en 2018 pour 432 500 dollars, révélant au grand public le potentiel créatif de l’intelligence artificielle
Dans sa lettre-réponse à l’article « Esprit joueur », le Dr Az‑Eddine Bennani livre un regard sensible et profond sur la figure de Driss Alaoui Mdaghri, poète, ministre, intellectuel engagé et pionnier du dialogue entre la création humaine et l’intelligence artificielle. À travers son témoignage personnel, où l’héritage artisanal du caftan marocain dialogue avec l’univers du digital, Bennani esquisse une réflexion intime sur la manière dont l’IA peut prolonger, nourrir et révélér l’imaginaire humain. Ce texte est une méditation sur deux chemins distincts mais complémentaires – du poète au peintre, du chercheur à l’artiste –, unis par le même souffle créatif et la volonté de construire un Maroc où la technologie et la culture s’enrichissent mutuellement.

L’article Esprit joueur, publié dans Le Courrier du 13 juin 2025, rend un bel hommage à la figure singulière de Driss Alaoui Mdaghri, dont le parcours poétique, politique et intellectuel dépasse les frontières traditionnelles entre l’humain et la machine. Son dernier ouvrage, écrit sous forme de dialogue avec une intelligence artificielle, m’a touché par sa justesse, sa légèreté apparente, et sa profondeur réelle.
J’ai eu le plaisir de rencontrer Driss Alaoui Mdaghri au début des années 2000, à Reims Management School, où nous l’avions invité à présenter son livre sur le management arabe. Il m’avait déjà frappé, à l’époque, par sa capacité à conjuguer pensée stratégique et culture, spiritualité et action. Vingt ans plus tard, son travail avec l’IA résonne puissamment avec les réflexions que je mène dans mon propre ouvrage : L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique.
Dans ce livre, notamment dans les chapitres consacrés à la culture, à la créativité augmentée et à la souveraineté cognitive, je défends l’idée que l’IA ne doit pas effacer l’imaginaire humain, mais au contraire le révéler. C’est dans cet esprit que j’ai intégré à mon travail mes propres peintures, réalisées sans aucune assistance algorithmique. Elles sont nées de mon imagination, de mes intuitions, de mon regard de chercheur constructiviste, mais aussi de mon vécu personnel : je suis fils d’un maître artisan (maâlam) du caftan marocain, et j’ai grandi en tant qu’enfant-apprenti, les mains dans les étoffes, au contact des gestes ancestraux et de l’exigence du détail.
J’ai mis dans plusieurs de ces toiles mes connaissances et compétences en digital et IA, croisées avec mon héritage sensoriel et affectif. Certaines œuvres l’expriment avec force et poésie : De l’aiguille au digital, Les Maâlams, Le caftan – entre tradition, art et digital. Elles traduisent une tension féconde entre deux univers – l’artisanat et l’intelligence computationnelle – que mon parcours m’a appris à réconcilier.
Et puis, l’an dernier, lors du Salon du livre, j’ai eu la joie de revoir Driss Alaoui Mdaghri sur scène, lisant – ou plutôt jouant – l’un de ses derniers poèmes. Ce moment fut pour moi un déclencheur. Ce souffle poétique, cette incarnation du verbe, cette liberté créative assumée m’ont donné envie, à mon tour, de ne plus cacher mes créations artistiques. J’ai ressenti le besoin profond de les faire connaître, de les exposer, de dire au monde que l’art, la science et l’humanité forgent ensemble l’être humain.
Driss Alaoui Mdaghri en est un magnifique exemple. Je suis, à ma manière, un autre. Ce qui nous distingue peut-être, c’est le chemin. Lui, homme politique, poète et écrivain, a eu l’occasion de servir notre cher pays comme ministre, directeur de l’ISCAE, figure publique et intellectuelle engagée. Moi, je n’ai jamais été sollicité pour jouer un rôle officiel ou servir directement mon pays – peut-être parce que je suis un Marocain du monde depuis le milieu des années 1970… et/ou un ex-apprenti, fils d’un maâlam des caftans.
Mais j’ai servi mon pays autrement : à distance, et chaque fois que je pouvais revenir au Maroc, sur place. J’ai contribué à la formation de nombreux enseignants-chercheurs marocains, encadré des doctorants, partagé mes travaux, mes méthodes et mes convictions, toujours avec la volonté de faire progresser la pensée critique, l’innovation et l’autonomie intellectuelle. De nombreux Marocains et Marocaines que j’ai formés au fil des décennies – dont la fille même de Driss Alaoui Mdaghri – occupent aujourd’hui des postes importants, au Maroc, en France ou ailleurs. Ils peuvent en témoigner.
Je n’ai jamais cessé d’enseigner, de transmettre, d’écrire, de créer – en tant que chercheur spécialiste du digital, de l’intelligence artificielle, et de leurs effets profonds sur nos sociétés, nos économies et nos politiques.
Mon souhait aujourd’hui est simple : que nous puissions, Driss Alaoui Mdaghri et moi, partager à nouveau une scène. Lui, en poète. Moi, en artiste-peintre. Tous deux, en auteurs. Et que de cette rencontre naisse un dialogue vivant entre nos visions, nos sensibilités et nos engagements pour un Maroc du numérique et de l’intelligence artificielle, enraciné dans sa culture, ouvert à l’avenir, et fidèle à ses humanités.