Culture
Tanger chante le monde : une première édition envoûtante entre musiques, mémoire et métissages – Par Assia Makhlouf
Au-delà des participations, c’est l’esprit du festival qui séduit. Celui d’un Maroc qui chante le monde sans se renier, qui tend l’oreille autant qu’il tend la main. Celui d’une ville qui ne se contente pas d’héberger des artistes, mais qui les fabrique.
Le Festival des Trois Rives a refermé ses rideaux à Tanger dans une apothéose lyrique et vibrante. Pendant quatre jours, la ville du Détroit a résonné au rythme d’un dialogue artistique entre les cultures, les continents et les générations. De la grâce andalouse de Samira Kadiri à la ferveur spirituelle du London Community Gospel Choir, en passant par les débats sur l’âme artistique de Tanger, cette première édition a tenu toutes ses promesses. C’est enchantée qu’Assia Makhlouf en parle.
Samira Kadiri, l’enchanteresse du Palais
Elle est entrée en scène comme on entre en prière. Drapée de lumière, la soprano Samira Kadiri a fait chavirer le public du Palais des Arts et de la Culture de Tanger avec une prestation d’une intensité rare. Portée par les répertoires arabo-andalous, elle a fait vibrer chaque note comme une offrande. Les classiques “Lamma Bada Yatathanna”, “Ya Aashiqata El Wardi” ou “Ya Zahratan Fe Khaialy” ont été livrés avec une maîtrise vocale qui tient du sacré.
Mais c’est dans la rencontre — au sens méditatif du terme — que la magie s’est incarnée. Lorsque la danseuse de flamenco Eva Manzano est apparue, dansant sur “Ashaket Tafla Andaloussia”, le corps est devenu calligraphie et le chant incantation. À cette alchimie s’est ajoutée l’élégance du piano, en contrepoint raffiné à la chaleur des voix. La clôture, sur “Ya Ana Ya Ana” de Fairouz, fut une véritable offrande à la Méditerranée, cette mer intérieure devenue chant commun.
Kadiri n’est pas qu’une voix. Elle est une mémoire vivante, nourrie de soufisme, de musicologie, d’ancrage spirituel et de savoirs anciens. Entre Essaouira, Tétouan et Chefchaouen, elle tisse des passerelles musicales, comme en témoigne son projet Al Cantara, pont mélodique entre le Maghreb, l’Andalousie et l’Orient.
Gospel incandescent : Tanger entre dans la lumière
Autre registre, autre émotion : le London Community Gospel Choir a embrasé la scène tangéroise avec une puissance rythmique et spirituelle qui a électrisé le public. Dès les premiers accords de “Long Lonely Journey”, le Palais s’est transformé en cathédrale profane, vibrante de ferveur et de joie partagée.
Sous la direction du Révérend Bazil Meade, le chœur a enchaîné ses hymnes incontournables — “Precious Lord”, “Let it Be”, “God is Love” — dans une explosion de voix, de couleurs et d’énergie collective. Le sommet fut atteint avec “The little light of mine”, moment de communion euphorique entre la scène et les gradins. Et pour refermer cette parenthèse gospel : “Everything’s Gonna Be Alright”, comme un écho lumineux à un monde incertain.
Avec ce concert, Tanger s’est faite soul. Elle a réaffirmé, par l’esprit et le rythme, sa place parmi les scènes ouvertes sur la diversité musicale planétaire.
Tanger, creuset d’inspirations artistiques
Mais au-delà des performances, le Festival a aussi été un espace de réflexion. Dans les jardins de la Mendoubia, une table ronde a réuni artistes, universitaires et critiques autour d’un thème essentiel : l’influence de Tanger dans l’histoire artistique marocaine.
L’historien Brahim Alaoui a rappelé comment Tanger a nourri le regard de Mohamed Melehi, figure tutélaire de la modernité picturale au Maroc, ami de Brion Gysin et pionnier d’une esthétique non figurative. Sa première exposition dans la ville du Détroit fut un manifeste contre l’académisme.
La critique Pascale Le Thorel a, elle, évoqué Yto Barrada, photographe engagée, choisie pour représenter la France à la Biennale de Venise 2026. Ses images, imprégnées de la lumière tangéroise et d’un regard social aiguisé, traduisent la beauté politique d’un territoire aux confins du réel et du symbolique.
Tanger n’est pas seulement un décor. C’est une matrice de création, un territoire de l’entre-deux, du mélange et de l’éveil. Un port où accostent les imaginaires.
Un festival pluriel, aux horizons ouverts
Organisé par la Fondation des Cultures du Monde, le Festival des Trois Rives a proposé une programmation éclectique : concerts, rencontres littéraires, spectacles de rue, expositions et moments poétiques. Des artistes comme Omar Metioui, Itaca Band, ou encore le Tigrane Kazazian Quartet ont fait de chaque soir une célébration du métissage culturel.
La présence de UK et USA, comme celle de voix méditerranéennes, soufies et africaines, a donné une dimension transnationale au festival, fidèle à l’esprit de Tanger : un carrefour où l’art n’a pas de frontière.
Mais au-delà des noms, c’est l’esprit du festival qui séduit. Celui d’un Maroc qui chante le monde sans se renier, qui tend l’oreille autant qu’il tend la main. Celui d’une ville qui ne se contente pas d’héberger des artistes, mais qui les fabrique.
La première édition de Tanger Chante le Monde a été un chant multiple. Un chant des femmes, des peuples, des traditions et des utopies. De la voix cristalline de Kadiri au souffle vibrant du Gospel, des débats sur l’art à la simple magie d’une note suspendue dans la baie, Tanger s’est offerte comme une scène ouverte à l’altérité.
Le rideau est tombé, mais l’écho demeure. Il raconte que la culture ne connaît pas de rive, seulement des ponts à chanter.