Tentative de vie de Mhamed Zefzaf - Par Samir Belahsen

Tentative de vie de Mhamed Zefzaf - Par Samir Belahsen

Le roman offre un tableau réaliste et sans illusion du quotidien des baraques : une cuisine réduite à du thé et aux olives, des rites dérisoires autour d’un morceau de viande, des brutalités policières, des déambulations nocturnes…

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Dans Tentative de vie, roman emblématique de Mohamed Zefzaf publié en arabe en 1985 et traduit en français par Siham Bouhlal en 2016, l’auteur explore les entrailles d’un Maroc fracturé dans les années 1970. Entre misère sociale, brutalité policière et quête de dignité, il peint la trajectoire tragique d’un adolescent condamné à survivre aux marges d’un pays en pleine tension. Pour Samir Belahcen, c’est un roman brutal, introspectif, qui relie Zefzaf à Dostoïevski, tant par la lucidité crue que par la compassion pour les damnés de la terre.

“Être marginal, c’est proposer une alternative à la masse.”

Benoît Gagnon

« Les génies sont toujours marginalisés, à un degré ou à un autre. Une personne totalement investie dans le statu quo a peu de chances de le bouleverser. »

Eric Weiner

Le roman de « Tentative de vie de Zezaf nous plonge dans les années 1970. (Traduction de Siham Bouhlal 2016, version originale Arabe محاولة عيش ,1985)

Les années 1970 au Maroc étaient des années de déséquilibre structurel. Mis à part les modernisations cosmétiques, on assistait à une urbanisation rapide, une aggravation des inégalités, des pressions démographiques et sociales et à des politiques répressives dans une économie vulnérable.

Ces tensions et problèmes constitueront les crises les plus visibles des décennies suivantes, mais elles jetaient déjà la base d’un Maroc déchiré entre tradition, ambition de modernisation et autoritarisme politique.

Ces années furent une période de changements sociaux, économiques et politiques profonds. Ce que certains qualifient, pour résumer, de “décennie de plomb”. Cette décennie englobe des percées urbaines, des réformes incertaines, des mouvements dissidents et une vulnérabilité économique et sociale structurelle.

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La création de bidonvilles autour des grandes villes était le signe le plus visible d’une tâche difficile d’intégration urbaine confrontée à la pauvreté nouvellement constituée des arrivants citadins et au fossé extrême entre l’élite urbaine et les masses rurales et urbaines appauvries.

L’histoire

Dans ce Maroc des années soixante-dix, l’adolescent Hamid, condamné par la pauvreté à la recherche de moyens de survie en vendant des journaux, se déplace dans les marges d’une ville-port caractérisée par toutes sortes de contrastes. L’exode rural massif vers les grandes villes sous l’effet de la sécheresse, de la pauvreté rurale et du manque d’infrastructures est une caractéristique de ces années.

Son parcours, marqué par une pauvreté impitoyable, est un reflet brutal de la pauvreté sociale, de la corruption policière et de la désintégration familiale.

Il mène une lutte désespérée pour une minuscule part de vie, ou plutôt de survie, alors qu’il court, manœuvre, trafique et transige au port pour quelques journaux et quelques verres de gnôle avec des marins américains.

Son univers familial : un père disparu, une mère insupportable, des frères apathiques, lui impose un enfermement dans lequel il couve d’une impossible frustration.

Le roman offre un tableau réaliste et sans illusion du quotidien des baraques : une cuisine réduite à du thé et aux olives, des rites dérisoires autour d’un morceau de viande, des brutalités policières, des déambulations nocturnes…

 Il subit les humiliations, le chantage et la privation mais essaie de conserver une certaine intégrité face aux tentations de l’alcool ou de la prostitution.

Tandis qu’il était hanté par à l’évasion, il s’est retrouvé entouré par la déjection. Il a petit à petit perdu son innocence.

Alors, sa mère le marie, il s’y résigne pour faire comme les autres, il a 18 ans, mais la cérémonie tourne au fiasco lorsque la réalité écrase tout espoir. L’épouse est infirme et non vierge.

Cette chronique sociale noire nous offre en parallèle une exploration introspective, dresse un portrait implacable d’un Maroc à la fois corseté par la tradition et broyé par une certaine modernité négative.

La Tentative de vie

Le thème cardinal de Tentative de vie réside dans la recherche continue et obstinée pour la dignité dans le contexte d’une misère matérielle et morale endémique.

 La vie est ici une tentation jamais aboutie, un dur combat sans triomphe contre la fatalité.

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Zefzaf révèle l’étouffement existentiel dans un environnement clos.

Mohamed Choukri le cultive également dans « Le pain nu » (1973) où le narrateur est face à la faim, l’aliénation et la débâcle familiale un peu plus au nord, à Tanger.

Driss El Khoury, l’un des pionniers de la nouvelle au Maroc disséquait l’âpre quotidien des exclus, et rendait visible la violence des structures et la perte du sens.

On aperçoit alors, au-delà des amitiés, cette communauté littéraire : habiter les marges, sonder les vulnérabilités intimes, exposer le corps social comme champ de ruines, et, parfois, y faire éclore la poésie d’un geste, d’un espoir, d’une révolte brisée ou, de révolte tardive.

Zefzaf est-il le Dostoïevski marocain ?

Certains critiques voient en Zefzaf un Dostoïevski marocain. Plusieurs correspondances majeures permettent d’y penser.

Dostoïevski fouine l’âme tourmentée de ses personnages, ose la complexité morale. Au cœur du désarroi total naît, pour lui, un combat intérieur inlassable entre pulsion de dignité et tentation de l’effondrement.

Les deux auteurs affrontent l’absolue solitude face à la destinée.

Tous deux transcendent le réalisme social en scrutant, derrière la misère qu’ils décrivent, l’angoisse métaphysique, l’impuissance et la quête continue de sens.

Dostoïevski resurgit dans Zefzaf quand il donne la parole aux humiliés, aux offensés et oubliés côtoie les sans-grades, ces déracinés qui tiennent debout, malgré tout et envers et contre tout.

Son style, tendre et grinçant, parfois ironique, rappelle bien la musique incantatoire de Dostoïevski et la gravité du grand pessimiste.

L’écriture des deux, épouse à la fois la trivialité et la grandeur du peuple de la marge.

De bien des façons, Zefzaf c’est le Dostoïevski du Maroc.