Tribune : Mawazine, vingt ans d’oubli - Par Ahmed Nasser Dahbi – Par Ahmed Nasser Dahbi

Tribune : Mawazine, vingt ans d’oubli - Par Ahmed Nasser Dahbi – Par Ahmed Nasser Dahbi

Fondé en 2001, le festival semble réécrire son histoire en repoussant symboliquement sa naissance à 2005

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À l’heure où le festival Mawazine proclame fièrement ses "vingt ans de rythmes", une voix discordante s’élève pour rappeler que l’histoire ne commence pas en 2005, et que la mémoire ne s’efface pas à coups de projecteurs. Dans cette tribune outrée, Ahamed Nasser Dahbi rappelle que cet événement né en 2001 comme un pont entre les cultures, est devenu au fil des années un écran de bruit couvrant le silence du sens. Un plaidoyer pour que l’on rende à Mawazine ce qu’Il a été à sa naissance.

Alors que le festival Mawazine célèbre en grande pompe ses « vingt ans de rythmes », une question brûlante persiste : pourquoi gommer délibérément les cinq premières années de son existence ? Fondé en 2001, le festival semble réécrire son histoire en repoussant symboliquement sa naissance à 2005. Une amnésie organisée qui suscite colère et nostalgie.

Dès sa création, Mawazine se voulait une plateforme culturelle ambitieuse, un carrefour musical entre les cultures d’Afrique, d’Amérique latine, du monde arabe et d’Europe. Ce n’était pas seulement une succession de concerts : c’était un projet de société, une volonté de dialogue, une vision de la musique comme langage universel. À cette époque, des noms comme Robbe-Grillet, Adonis, Cesária Évora, Naseer Shamma ou encore des marionnettistes philippins côtoyaient le grand public. Poètes, penseurs, musiciens et conteurs investissaient les scènes aux côtés des artistes populaires.

Mais aujourd’hui, ce passé semble banni. La mémoire des premières éditions est effacée. Exit l’Afrique pionnière du rythme, exit l’Amérique latine et ses chants de résistance. Le festival a rétréci, aussi bien dans sa géographie symbolique que dans sa profondeur artistique. Là où les sons du oud s’élevaient jadis dans le silence respectueux d’un public attentif, le vacarme des DJ sets d’aujourd’hui cherche surtout à combler le vide de sens.

Cette évolution n’est pas simplement esthétique. Elle traduit un basculement d’un projet culturel vers un produit de consommation.

Le cœur du problème n’est pas que Mawazine ait changé. Tout évolue. Mais qu’il ait délibérément nié ce qu’il a été. En voulant masquer ses racines, le festival perd son âme. La célébration devient autopromotion. Le rythme devient façade sonore. La mémoire devient un fardeau à dissimuler.

Pourquoi ne pas assumer les premières années, celles de la prise de risque, de la diversité, de la poésie, de la pensée ? Pourquoi refuser de voir dans l’art autre chose qu’un divertissement ? Mawazine a été fondé sur une idée simple : que la musique pouvait être un espace de culture partagée. Ce rêve n’a pas disparu. Il a juste été recouvert par les couches brillantes d’un marketing culturel sans mémoire.

L’acte de mémoire que réclame cette tribune n’est pas nostalgique. Il ne s’agit pas de figer Mawazine dans le passé. Il s’agit de se souvenir de ce qui lui a donné naissance. De comprendre que la beauté n’a pas besoin de maquillage graphique, et que la culture n’est pas un événement à monétiser, mais une responsabilité à transmettre.

Il ne s’agit pas d’en vouloir au succès populaire du festival, ni à sa programmation plus grand public. Il s’agit d’interroger la disparition de l’ambition initiale, cette volonté d’élever, de relier, de raconter. De comprendre que l’art véritable ne se contente pas de divertir : il émeut, questionne, lie. Que le rythme ne doit pas seulement faire danser les corps, mais résonner dans les consciences.

Les fondateurs du festival – ceux qui l’ont rêvé comme un pont entre les mondes – sont encore là, souvent oubliés, parfois écartés. Ils rappellent qu’un projet artistique n’est pas un feu d’artifice. C’est une architecture fragile, un engagement civique, une promesse de sens. Et que l’on n’efface pas un passé construit avec sincérité par une simple nouvelle date sur une affiche.

Mawazine a été, à sa façon, un manifeste musical pour un Maroc ouvert, curieux, fier de ses racines et avide d’altérité. Il peut encore le redevenir. À condition de ne pas sacrifier la mémoire au spectacle. De ne pas confondre "vingt ans de rythmes" avec "vingt ans de vacarme".

Car la mémoire, elle, ne s’achète pas. Elle s’entretient. Elle s’honore.