Algérie orpheline du guide iranien : désarroi stratégique et mutation du discours – Par Hatim Betioui

Algérie orpheline du guide iranien : désarroi stratégique et mutation du discours – Par Hatim Betioui

Le guide suprême iranien depuis 1989 et ennemi juré de l'Occident a été tué lors de la première salve d'une attaque massive menée par les États-Unis et Israël, le 1er mars (Montage à partir d’une photo AFP).

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L’assassinat du guide iranien Ali Khamenei constitue un tournant majeur dans les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient et met à l’épreuve les repères diplomatiques de l’Algérie. Hatim Betioui revient sur la perte d’alliés stratégiques, l’évolution des rapports de force régionaux et la nécessité pour Alger, confronté à un environnement international en recomposition rapide qui questionne les fondements mêmes de sa posture, d’adapter son discours politique diplomatique.

Hatim Betioui

Un axe d’alliances fragilisé

L’assassinat du guide iranien Ali Khamenei a constitué un moment charnière dans les calculs régionaux de l’Algérie, en raison du déséquilibre qu’il a provoqué au sein du réseau d’alliances à travers lequel Alger se présentait comme l’une des dernières places fortes de la « résistance et du refus » dans le monde arabe. Une classification qui apparaît davantage comme un discours rhétorique que comme une influence concrète sur le terrain, nourrie par des slogans révolutionnaires hérités de la période de la guerre froide.

En l’espace de seulement deux années, l’Algérie a perdu deux alliés stratégiques dans deux régions différentes : la Syrie au Moyen-Orient et le Venezuela en Amérique latine. À Damas, le régime de Bachar al-Assad a été renversé, suivi à Caracas par la chute de Nicolás Maduro.

Ces bouleversements ont traduit l’érosion progressive de l’axe politique et symbolique sur lequel Alger s’appuyait. Avec la frappe conjointe américano-israélienne contre l’Iran, il est apparu clairement que le troisième pilier de cet ensemble d’alliances s’est également fissuré, laissant l’Algérie face à un paysage régional en recomposition dont elle semble largement absente.

Des convergences politiques et stratégiques

Le fil conducteur qui liait ces régimes ne se limitait pas à la convergence des intérêts ou à la similitude des discours politiques. Il reposait également sur une hostilité commune envers le Maroc et sur le soutien à la revendication séparatiste du Front Polisario.

Dans cette perspective, l’Algérie ne considérait pas son rapprochement avec la Syrie, le Venezuela et l’Iran comme un simple alignement idéologique. Elle y voyait aussi un prolongement direct de ses priorités stratégiques liées au conflit du Sahara.

Depuis son indépendance en 1962, l’Algérie a régulièrement invoqué plusieurs principes dans sa diplomatie, notamment celui de la non-ingérence dans les affaires intérieures des États. Cependant, ce principe a souvent été appliqué de manière sélective, le Maroc étant traité comme un cas particulier dans la doctrine politique algérienne.

Isolement croissant et tentatives de repositionnement

Dans un contexte marqué par un sentiment d’isolement grandissant, conséquence de relations tendues avec le Maroc, plusieurs pays du Sahel et certains partenaires européens et du Golfe, l’Algérie a perçu dans les divergences récentes entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis une possible brèche pour se repositionner sur l’échiquier régional.

Cette situation lui a semblé offrir l’opportunité de bousculer certains alignements et de redistribuer les cartes diplomatiques.

Cependant, miser sur un différend ponctuel entre deux États dont les intérêts stratégiques demeurent étroitement liés a été perçu davantage comme une lecture conjoncturelle que comme une analyse approfondie de la nature des relations intra-golfiques, qui tendent généralement à retrouver rapidement leur équilibre, quelles que soient les tensions passagères. La crise entre les pays du Golfe est une exception éphémère et celle qui avait opposé plusieurs pays du Golfe au Qatar en fournit une illustration éclairante.

Un discours diplomatique mis à l’épreuve

Lorsque l’Algérie a déclaré, il y a quelques semaines, que la sécurité de l’Arabie saoudite constituait « une ligne rouge », cette position semblait s’inscrire dans une volonté de rompre avec son isolement. Mais ce discours a rapidement été mis à l’épreuve avec le déclenchement des attaques iraniennes contre plusieurs Etats du Golfe.

La réaction initiale d’Alger s’est traduite par un communiqué prudent du ministère des Affaires étrangères appelant à la « retenue », sans désigner explicitement l’agresseur ni formuler de condamnation claire. Le ton diplomatique adopté reflétait une tentative de concilier une solidarité affichée avec Riyad et des calculs plus complexes vis-à-vis de Téhéran.

L’annonce de la mort du guide iranien, intervenue le lendemain du début des attaques, a cependant profondément modifié la donne. L’Algérie s’est alors retrouvée contrainte d’abandonner sa réserve initiale pour adopter un discours plus explicite.

Cette évolution s’est matérialisée par l’appel téléphonique du président Abdelmadjid Tebboune au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, au cours duquel il a exprimé clairement la solidarité de l’Algérie avec l’Arabie saoudite.

Le contraste entre le ton mesuré du premier communiqué du ministère des Affaires étrangères et celui, plus affirmé, de l’échange présidentiel a donné l’impression d’une tentative de restaurer la crédibilité d’une diplomatie apparue hésitante.

Dans la même journée, la rencontre du ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf avec les ambassadeurs des pays arabes ayant subi des attaques militaires iraniennes s’est voulue un signal supplémentaire de soutien au principe de souveraineté des États et de respect de leur intégrité territoriale.

Cependant, le communiqué du ministère algérien des Affaires étrangères relatif à cette réunion est resté ambigu quant à la représentation des Émirats arabes unis, laissant place à diverses interprétations, notamment dans un contexte de relations tendues entre les deux pays.

Une diplomatie face à un tournant

Face à ces développements et à ce climat d’incertitude, le discours traditionnel de l’Algérie apparaît désormais insuffisant pour garantir une position active et influente dans une nouvelle équation stratégique qui exige davantage de pragmatisme et de clarté dans les alignements diplomatiques.

Les interrogations les plus pressantes portent désormais sur la manière dont Alger réagira à l’évolution de la situation en Iran. L’Algérie, mutique sur les développements de la guerre contre l’Iran, sera-t-elle capable de redéfinir sa doctrine diplomatique, de dépasser l’héritage des slogans idéologiques et d’adopter un réalisme politique en phase avec les profondes transformations que connaît la région, et plus largement le monde ? Une question dont seul l’avenir a pour l’instant la réponse.

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