Après les violences à l'université de Dakar, la désillusion des étudiants vis-à-vis du gouvernement

Après les violences à l'université de Dakar, la désillusion des étudiants vis-à-vis du gouvernement

Un étudiant passe devant un véhicule blindé de la police sénégalaise garé devant l'université Cheikh Anta Diop, le 10 février 2026. Un étudiant est mort après des affrontements entre la police et des étudiants qui protestaient contre les retards dans le versement des bourses dans une université sénégalaise ( Photo AFP).

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Dakar, Sénégal - "J'ai vu des forces de l'ordre frapper des étudiants": assis devant les portes closes de la plus grande université du Sénégal, Boubacar* montre sur son téléphone des images de violences policières qu'il a prises pendant des heurts qui ont ébranlé pendant plusieurs jours le campus à Dakar.

On y voit plusieurs policiers en tenues anti-émeutes frapper avec des matraques un jeune homme torse nu qui hurle.

Pendant plusieurs jours, un mouvement de contestation estudiantin a ébranlé l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) à Dakar, pour réclamer le paiement d'arriérés de bourses. Ces revendications surgissent régulièrement au Sénégal depuis plusieurs années, émaillées de heurts sporadiques avec les forces de l'ordre.

Mais ces violences ont culminé lundi avec la mort d'un étudiant en médecine dans des circonstances encore non élucidées pendant une intervention policière sur le campus de cette prestigieuse université, créant l'émoi dans le pays.

"Ca fait honte à l'Afrique, dans mon pays ils tuent les étudiants...", se désole Boubacar* (les noms ont été modifiés pour raisons de sécurité), étudiant de 23 ans en géographie, qui attend avec une trentaine d'autres étudiants un bus qui les ramènera dans leurs familles dans la région de Matam, au nord du Sénégal.

Deux jours après ces violences, le calme est revenu sur le campus de l'UCAD, mais les portes de l'université sont closes et les dortoirs fermés jusqu'à nouvel ordre.

Les étudiants ont déserté les lieux pour rentrer dans leurs familles, sans savoir quand ils reviendront.

Quelques rares jeunes se pressent aux portes de la cité universitaire pour venir récupérer leurs affaires dans leurs chambres.

En attendant son bus, Boubacar* fulmine.

"Tragédie"

La veille, le gouvernement a tenu une conférence de presse, qualifiant de "tragédie" le décès de l'étudiant et admettant des "bavures policières".

Mais le ministre de l'Intérieur Mouhamadou Bamba Cissé a aussi justifié l'intervention de lundi en accusant des étudiants d'avoir voulu détruire des infrastructures de la cité universitaire, vidéos à l'appui.

Les leaders du mouvement de contestation avaient pourtant décrété une journée sans manifestation lundi.

"Le gouvernement est là pour nous manipuler. Pourquoi ils n'ont pas projeté ce qu'on fait les forces de l'ordre dans l'université ?", s'énerve Boubacar.

Comme de nombreux jeunes dans le pays, il a soutenu l'actuel Premier ministre, Ousmane Sonko, et son parti le Pastef lorsqu'ils étaient dans l'opposition avant d'accéder au pouvoir en 2024.

Les étudiants ont été au cœur d'émeutes durement réprimées qui ont ébranlé le Sénégal de 2021 à 2024, en soutien à M. Sonko.

Dans un pays où 75% de la population a moins de 35 ans, la jeunesse a massivement contribué à porter le Pastef au pouvoir sur la promesse d'une rupture avec l'ancien système.

"L'Etat nous a trahis"

"L'Etat nous a trahis", peste Boubacar: "Nous étions en masse pour les soutenir, moi j'étais 100% Pastef".

A côté de lui, son ami Kalidou Dia, 21 ans, accoutré d'un maillot du Barça, renchérit: "Je suis vraiment déçu, les étudiants ont tout fait pour qu'ils remportent les élections."

Leur opinion reflète celle de la majorité des étudiants interrogés par l'AFP.

Samedi dernier, Ousmane Sonko, désormais Premier ministre, a accusé les leaders de la contestation d'être financés par des politiciens.

Une déclaration qui a fait vivement réagir le collectif d'étudiants qui menace de porter plainte contre le Premier ministre pour diffamation.

Pour le collectif, le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre sont "responsables" de la mort de l'étudiant lundi, qui aurait été "torturé à mort par les policiers", selon eux.

Venu récupérer quelques biens personnels dans sa chambre universitaire, Ablaye* affirme avoir lui-même été victime de violences policières.

Sa casquette vissée sur la tête masque la dizaine de blessures suturées encore visibles sur son crâne.

Lundi, il était seul quand des policiers ont forcé la porte de sa chambre, l'ont sorti puis l'ont tabassé une première fois dans le couloir, affirme-t-il à l'AFP.

Un deuxième groupe de policiers l'a frappé en bas des escaliers de son dortoir, ajoute-t-il.

Une fois dans le fourgon de police, il est de nouveau tabassé.

"Après on m'a ramené à l'intérieur d'une autre voiture, on m'a frappé encore là bas", raconte Ablaye courroucé.

"Lorsque j'ai trop saigné, on m'a amené voir la Croix Rouge", poursuit-il.

Le jeune homme de 28 ans, en deuxième année de master, ne sera finalement pas placé en garde à vue car les services médicaux ont décrété qu'il risquait de "perdre connaissance" en raison de la grande quantité de sang perdu.

Mais lui ne se dit pas déçu par les nouvelles autorités: "Je savais qu'avec ce régime ça allait se passer comme ça, c'est une continuité."

"La rupture, c'est impossible", lâche-t-il, désabusé par les politiques. (AFP)