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Budget libyen unifié sous pression de la guerre du Golfe – Par Hatim Betioui
L’ancien représentant personnel du SG de l'ONU pour la Libye, Bernardino Leon, donnant un point de presse mercredi à Skhirate au Maroc, qui abrité différens round du dialogue interlibyen visant à trouver une solution politique à la crise libyenne
Adopté le 11 avril dans un contexte de tensions énergétiques mondiales, le premier budget unifié entre les autorités rivales de l’Est et de l’Ouest de la Libye introduit une coordination financière inédite depuis 2013. Hatim Betioui analyse les implications, de l’optimiste à la plus pessimiste, de ce rare acte qui vise à financer les dépenses publiques, soutenir le secteur pétrolier et relancer l’économie, tout en s’inscrivant dans un environnement marqué par des fragilités structurelles, des divisions politiques persistantes et des incertitudes sécuritaires.

Hatim Betioui
Dans un contexte de crise énergétique mondiale en aggravation, liée au conflit en cours entre les États-Unis et l’Iran, l’adoption, le 11 avril, du premier budget unifié entre les autorités de l’Est et de l’Ouest de la Libye marque un tournant relatif dans le parcours d’un pays en proie à des divisions politiques et financières depuis 2014. Ce budget constitue la première véritable coordination financière depuis 2013, une potentielle étape initiale vers l’unification des institutions économiques, l’atténuation des fractures entre les deux gouvernements rivaux et le renforcement du rôle de la Banque centrale en tant qu’autorité unifiée.
Un budget de 30 milliards de dollars
L’accord porte sur un budget estimé à environ 30 milliards de dollars, couvrant les salaires du secteur public, les subventions aux biens et services, le financement de projets de développement, ainsi que le soutien à la Compagnie nationale de pétrole. Ce budget est susceptible de contribuer à la stabilisation du dinar libyen, à l’amélioration du pouvoir d’achat et à la stimulation de l’investissement.
Compte tenu de la dépendance de l’économie libyenne au pétrole, qui dépasse 95 %, l’allocation de financements visant à accroître la production constitue un levier déterminant pour renforcer les recettes et atténuer les tensions liées à la répartition des richesses. Sans que ces indicateurs positifs ne dissipent la persistance de déséquilibres financiers, notamment une inflation élevée, un contrôle insuffisant et la dépréciation du dinar sur le marché parallèle, autant de signes de la fragilité de la structure économique.
Pressions internationales et défis internes
Bien que l’accord ait été conclu entre la Chambre des représentants à l’Est et le Haut Conseil d’État à l’Ouest, il demeure un rapprochement limité, ne constituant ni un règlement global ni une unification du gouvernement ou une fin du conflit politique. La Libye reste marquée par l’existence de deux exécutifs rivaux et d’un pouvoir militaire fragmenté, ce qui fait de cet accord une première étape dans un processus plus long vers la stabilité, comme le souligne l’Organisation des Nations unies.
Cette évolution intervient sous l’effet de pressions internationales reflétant un intérêt accru pour la stabilité de la Libye, en raison de ses implications en matière de sécurité énergétique et de migration. Néanmoins, des défis majeurs subsistent, notamment la capacité à exécuter le budget avec transparence, à lutter contre la corruption et à surmonter les différends liés à la répartition des dépenses. Ce sont là autant de facteurs qui ont souvent transformé les budgets en instruments de conflit. À cela s’ajoutent une situation sécuritaire fragile, marquée par la prolifération des milices et l’absence d’une armée unifiée, ainsi qu’une crise de légitimité liée au report des élections depuis plusieurs années.
Cinq scénarios possibles
Face à cette situation, cinq scénarios peuvent être envisagés quant à l’issue de ce budget unifié.
Scénario optimiste : Il repose sur une mise en œuvre réussie sans heurts, une amélioration de la gestion des revenus pétroliers et un accord sur la tenue d’élections dans un délai d’un à deux ans, ouvrant la voie à une unification progressive des institutions, à un recul du rôle des milices et à une amélioration relative de l’économie et des services, accompagnée d’un retour des investissements étrangers.
Scénario intermédiaire : considéré comme le plus probable, il repose sur la poursuite de la coordination financière sans règlement politique global, avec le maintien de l’équilibre militaire, une exécution partielle du budget et la prolongation du report des élections. Il en résulterait une stabilité fragile, la persistance de la corruption et une amélioration économique limitée.
Scénario pessimiste : la mise en œuvre du budget échoue induisant dans son sillage une aggravation des différends autour des revenus pétroliers et une intensification des ingérences extérieures. Une telle évolution pourrait entraîner une perturbation de la production, la fermeture des ports et, éventuellement, une reprise des affrontements, avec à la clé un effondrement économique et une aggravation de la crise humanitaire.
Scénario de gestion de l’impasse : il passe par l’acceptation implicite, tant interne qu’externe, du maintien de la division, avec une gestion conjointe des ressources pétrolières et la coexistence de deux gouvernements rivaux. Il en découlerait une stabilité sécuritaire relative, sans émergence d’un État unifié, et une économie rentière fragmentée.
Scénario du non-règlement : le plus sombre, il correspond à une situation de non-règlement durable, où le statu quo se prolonge pendant des années sans véritable solution.
De Kadhafi à la fragmentation actuelle
Pendant près de 42 années au pouvoir, le colonel Mouammar Kadhafi nourrissait la conviction de pouvoir transformer le monde. Il a d’abord tenté de remodeler la Libye, avant de s’engager dans de vastes projets d’unité régionale, puis dans une ambition à portée globale visant à combattre le colonialisme, l’impérialisme et le sionisme. Des initiatives qui ont cependant conduit à une issue tragique, tandis que le pays s’enfonçait dans une succession de crises.
Aujourd’hui, le maréchal Khalifa Haftar cherche à consolider son emprise militaire dans l’Est du pays, avec des signes d’une tendance à la consolidation familiale du pouvoir au sein de l’institution militaire. Cette propension se traduit notamment par la promotion de ses fils Saddam et Khaled à des postes et grades élevés, tandis que d’autres membres de la fraterie se voient confier des rôles d’influence, notamment dans les domaines économiques et de la reconstruction.
Certains observateurs du dossier libyen expriment des inquiétudes quant à un scénario plus complexe susceptible de se dessiner dans l’Est à l’ère post-Haftar, en particulier au regard d’éventuelles tensions entre ses héritiers.
À l’Ouest, une autorité contestée
En parallèle, le gouvernement d’unité nationale dirigé par Abdul Hamid Dbeibeh constitue une autorité de fait dans l’Ouest. Il représente l’un des principaux facteurs de complexité du paysage actuel, combinant une reconnaissance internationale avec une fragilité interne, sans parvenir à s’imposer comme un gouvernement véritablement unifié. Le retrait de confiance prononcé il y a plusieurs années par la Chambre des représentants à l’Est a conduit certains acteurs à le qualifier de gouvernement sont le mandat a expiré.
En définitive, l’unification du budget constitue une avancée notable, mais demeure fragile. Elle s’apparente à une mesure technico-économique susceptible d’ouvrir une fenêtre vers une certaine stabilité, sans pour autant traiter les causes profondes de la crise libyenne, qui restent avant tout d’ordre politique et sécuritaire.