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Changement de régime en Iran : le possible face à l’impossible – Par Abdelhamid Jmahri
Les frappes menées ont,, atteint le premier cercle du système politique iranien incarné par le Guide suprême Ali Khamenei et par les principales directions militaires, sécuritaires et de renseignement. Maios l’histoire des guerres, particulièrement au Moyen-Orient, montre que les frappes aériennes ne suffisent pas nécessairement à renverser un pouvoir politique au sol. (Photo AFP)
À mesure que les frappes américano-israéliennes contre l’Iran redessinent les équilibres stratégiques au Moyen-Orient, la question d’un éventuel changement de régime à Téhéran s’impose dans le débat géopolitique. Pour Abdelhamid Jmahri, si Washington et Tel-Aviv affichent publiquement des objectifs militaires précis — démantèlement du programme nucléaire et de l’arsenal balistique — l’hypothèse d’une transformation du pouvoir iranien demeure beaucoup plus complexe. Entre affaiblissement du sommet de l’État, dynamiques internes de contestation et contraintes militaires internationales, l’idée d’un basculement politique en Iran oscille encore entre calcul stratégique et scénario incertain.

Abdelhamid Jmahri
Des objectifs militaires clairement affichés
Le débat international semble avoir dépassé la seule question morale et juridique liée à l’attaque américaine et israélienne contre l’Iran pour se concentrer désormais sur les données concrètes de la guerre et sur les objectifs officiellement annoncés. Tel-Aviv et Washington ont au moins fixé deux priorités majeures : détruire le programme nucléaire iranien et neutraliser l’arsenal de missiles balistiques du pays. À ces deux objectifs s’ajoute une ambition plus politique, celle d’un changement de régime à Téhéran.
Cette dernière hypothèse apparaît toutefois comme la plus difficile à évaluer pour les analystes et les décideurs de la région.
Des frappes qui visent le sommet du pouvoir
Les frappes menées ont, selon certaines analyses, atteint le premier cercle du système politique iranien. Elles ont notamment visé ce qui constitue la structure centrale du pouvoir, incarnée par le Guide suprême Ali Khamenei et par les principales directions militaires, sécuritaires et de renseignement.
Pour les planificateurs militaires des opérations, ces frappes pourraient être considérées comme un succès stratégique. Elles contribueraient à désorganiser la chaîne de commandement, à fragiliser les structures centrales de l’appareil sécuritaire et à créer les conditions d’une transition interne du pouvoir.
Dans cette lecture, les attaques aériennes constitueraient ainsi une première étape dans une stratégie plus large visant à préparer un changement de régime.
Les limites des frappes aériennes
Cette conclusion fait néanmoins l’objet de deux objections majeures.
L’histoire des guerres, particulièrement au Moyen-Orient, montre que les frappes aériennes ne suffisent pas nécessairement à renverser un pouvoir politique au sol.
Plusieurs éléments pourraient donner l’impression que le régime iranien est fragilisé : la longue période de sanctions et de pression économique subie par la population et par l’État, les vagues de protestations internes qui ont secoué le pays ces dernières années, l’attitude plus réservée du bazar — longtemps considéré comme l’un des piliers sociaux et économiques de la révolution islamique — ou encore les aspirations politiques et sociales qui se sont développées au cours des quarante-sept années d’existence de la République islamique.
À cela s’ajoute le climat de tensions avec plusieurs pays voisins, qui considèrent que l’avenir régional pourrait être difficilement compatible avec un système politique iranien perçu comme déstabilisateur.
Cependant, l’ensemble de ces facteurs ne suffit pas à rendre la chute du régime aisée.
La nécessité d’une intervention terrestre
La première raison tient à une réalité militaire bien connue : les frappes venues du ciel ne produisent un effet politique décisif que si elles sont suivies d’une intervention terrestre.
Autrement dit, un véritable changement de régime impliquerait l’avancée de forces terrestres vers les centres de pouvoir, les bases militaires et la capitale.
Or, une telle option ne semble pas aujourd’hui envisagée aux États-Unis.
Une guerre terrestre risquée pour Washington
Dans le cas iranien, une intervention terrestre serait particulièrement risquée pour plusieurs raisons. L’Iran possède un territoire immense et une géographie complexe faite de montagnes, de déserts et de zones difficiles d’accès. À cela s’ajoute un facteur national et idéologique puissant qui pourrait renforcer la résistance intérieure.
Un autre élément majeur concerne la durée potentielle du conflit. Une guerre prolongée serait difficilement acceptable pour l’opinion publique américaine.
Lors de son élection, Donald Trump avait précisément promis d’éviter les engagements militaires longs et coûteux, en privilégiant des interventions rapides et limitées. Cette orientation constituait l’un des axes majeurs de son programme face au Parti démocrate.
Dans ce contexte, une campagne militaire terrestre de grande ampleur apparaîtrait comme un pari extrêmement risqué.
La recherche d’un relais interne
Face à ces contraintes, une autre option stratégique consisterait pour Washington à rechercher des relais à l’intérieur même de l’Iran.
Il s’agirait d’identifier des forces d’opposition capables de mener une confrontation armée avec le régime, disposant d’une base sociale suffisamment large et aptes à mener des combats urbains.
Ces groupes devraient également bénéficier d’ancrages ethniques ou sociaux dans certaines régions du pays.
Pour l’instant, selon plusieurs observateurs, trois composantes principales apparaissent dans le paysage de l’opposition armée iranienne.
Parmi les forces d’opposition évoquées figure Maryam Radjavi et le Conseil national de la résistance iranienne, dont la principale composante est constituée par l’organisation des Moudjahidines du peuple Khalq, auxquels s’ajouteraient le communistes de Tudeh, aiciens partenaires de la révolution islamique devenus ensuite ses victimes. Ces acteurs politiques rejettent cependant toute intervention américaine ou israélienne dans les affaires iraniennes.
Reste également la figure de Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran. Toutefois, cette option se heurte à une forte résistance au sein de la société iranienne. Le passé du régime monarchique demeure associé dans la mémoire nationale à la répression exercée par la police politique du shah, la Savak, dont le souvenir reste profondément ancré dans le récit historique iranien. Pour de larges segments de la population, cette figure représenterait une autre forme d’autoritarisme, miroir inversé du pouvoir actuel des mollahs.
L’absence d’alternative claire
En l’absence d’une alternative politique crédible, une interrogation classique refait surface : que faire ? La question rappelle celle posée par Lénine en 1905.
Deux options semblent alors se dessiner. La première consisterait à poursuivre la destruction et à intensifier la guerre au-dessus de la Perse. La seconde viserait à rechercher un partenaire au sein même du système en place.
La logique de destruction totale correspond également à une stratégie iranienne visant à assurer la continuité du régime. La voie choisie par Téhéran semble être celle de l’élargissement du conflit afin de démontrer que le pouvoir reste capable de diriger et de poursuivre la confrontation.
Cette stratégie vise également à créer un climat de terreur généralisée susceptible de renforcer la cohésion interne du régime, tout en préparant les conditions d’affrontements plus larges impliquant de nouveaux acteurs régionaux et internationaux, notamment la Chine.
Un objectif politique difficile à atteindre
Les États qui mènent l’offensive, et particulièrement Israël, semblent eux-mêmes conscients de la complexité d’un changement de régime. Le chef d’état-major israélien, Herzi Halevi, a reconnu que passer d’un objectif militaire — détruire les infrastructures nucléaires et balistiques — à un objectif politique de renversement du régime constitue une entreprise particulièrement difficile.
Cette complexité s’accentue d’autant plus que la guerre s’étend désormais à de nouvelles zones géographiques et à des cercles d’acteurs de plus en plus larges.
Dialogue incertain et signaux contradictoires
La recherche d’un partenaire politique semble aujourd’hui dépendre d’un éventuel dialogue avec Téhéran lui-même. Mais les déclarations publiques demeurent contradictoires.
Le ministre iranien des Affaires étrangères a affirmé que les Américains connaissaient l’adresse s’ils souhaitaient engager des discussions. À l’inverse, Ali Larijani, responsable de la sécurité nationale, a déclaré que l’Iran s’était préparé à une guerre longue.
Dans le même temps, un conseiller du Guide suprême a indiqué que l’Iran rejetait toute négociation avec Washington et se préparait à poursuivre la guerre. De son côté, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a laissé entendre qu’il restait difficile de savoir si l’attaque affaiblirait ou renforcerait le régime iranien. Entre les lignes de ses déclarations transparaissait néanmoins l’espoir de voir émerger un « sauveur ».
Un conflit aux conséquences globales
Dans tous les cas, les faits tendent à réduire les alternatives politiques tout en élargissant la durée et l’intensité du conflit.
L’escalade militaire qui se dessine ne menace pas seulement l’équilibre régional du Moyen-Orient. Elle pourrait également affecter la stabilité du système international dans son ensemble.
Une perspective déjà évoquée par le souverain marocain lors de son discours historique devant le sommet maroco-golfique de 2016, lorsqu’il avait averti que les crises du Moyen-Orient constituent non seulement un danger pour la région, mais également pour le monde tout entier.