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Condi dans la tente du Guide, musique, admiration et malaise – Par Hatim Betioui
Kadhafi offrit à Rice un oud, connaissant sa passion pour la musique, ainsi qu’un album sélectionné de portraits d’elle peints à l’huile montrant différentes expressions de son visage. Selon Shalgam, il cherchait ainsi à créer une « alchimie humaine » entre eux
Entre fascination, symboles et calculs politiques, la rencontre entre Condoleezza Rice et Mouammar Kadhafi demeure l’un des épisodes diplomatiques les plus singuliers du début du XXIe siècle. Hatim Betioui en fait un récit croisé à partir de son suivi et des souvenirs personnels des protagonistes de cette rencontres qui révèlent une relation faite d’étrangeté, d’intérêt stratégique et de malentendus culturels.

Hatim Betioui
Une pianiste devenue diplomate
Condoleezza Rice rêvait de devenir musicienne, mais le destin en a fait la première femme noire conseillère à la sécurité nationale du président George W. Bush fils (2001–2005), puis la deuxième femme secrétaire d’État des États-Unis (2005–2009), après Madeleine Albright.
Elle joua du piano lors d’événements officiels à la Maison-Blanche et déclara un jour en plaisantant : « J’aurais été une pianiste ratée… heureusement j’ai choisi la politique ».
Dans ses mémoires publiées en 2011 sous le titre «No Higher Honor: A Memoir of My Years in Washington» (Il n’y a pas de plus grand honneur, mémoires de mes années à Washington)
, elle qualifia sa rencontre avec le dirigeant libyen, le colonel Mouammar Kadhafi, comme l’une des plus étranges de sa carrière diplomatique, reconnaissant son malaise face à son attitude tout en se conformant aux strictes règles du professionnalisme diplomatique.
Une visite historique à Tripoli
Abdel Rahman Shalgam, ancien ministre libyen des Affaires étrangères, révèle dans ses mémoires « Mes années », publiées en 2023, la nature de la relation de Rice avec Kadhafi et sa brève visite à Tripoli le 5 septembre 2008, première visite d’un responsable américain de ce rang depuis plus d’un demi-siècle.
La rencontre intervint dans le contexte du retour de la Libye sur la scène internationale après son abandon du programme nucléaire, la résolution de l’affaire Lockerbie et la normalisation avec Washington.
Gestes symboliques et stratégie politique
Selon Shalgam, Kadhafi, en la recevant à Bab al-Azizia, évita de lui serrer la main, se limitant à poser sa main sur sa poitrine, geste destiné à la télévision et massage adressé aux Libyens : «Je ne serre pas la main à ceux qui nous ont attaqués et assiégés».
Pourtant, il manifestait une sympathie particulière envers les Afro-Américains, qu’il considérait comme des frères ou des alliés potentiels, persuadé que leurs racines africaines prendraient le dessus et pourraient servir son projet d’unité continentale et l’aider à jouer un rôle à l’international.
Il confia à son ministre: «Nous devons renforcer nos relations avec Condoleezza Rice, c’est une étoile politique afro-américaine et elle joue un rôle important dans la décision américaine».
Un entretien sous le signe de la prudence
Au début de l’entretien, auquel assistaient Shalgam et Moatassem Kadhafi, alors conseiller libyen à la sécurité nationale, la discussion resta générale. Rice exprima la satisfaction de Washington face à l’évolution des relations entre les deux pays et la volonté de l’administration américaine de développer la coopération bilatérale dans tous les domaines, avant que le colonel Kadhafi ne demande une réunion en tête-à-tête, en présence du seul interprète américain d’origine égyptienne.
Selon ce que rapporta plus tard l’interprète à Shalgam, alors représentant permanent de la Libye auprès de l’ONU, Kadhafi affirma à Rice son désir d’établir une relation particulière, solide et directe avec le président George W. Bush. Il lui indiqua pouvoir accomplir beaucoup en Afrique avec l’aide de Washington et compter personnellement sur elle pour servir d’intermédiaire entre lui et le président américain.
Cadeaux et tentative de rapprochement
Kadhafi offrit à Rice un oud, connaissant sa passion pour la musique, ainsi qu’un album sélectionné de portraits d’elle peints à l’huile montrant différentes expressions de son visage. Selon Shalgam, il cherchait ainsi à créer une « alchimie humaine » entre eux, ajoutant que «Condi» quitta la rencontre avec une impression positive et l’idée que Kadhafi possédait une dimension humaine différente de l’image véhiculée par les médias américains durant des années.
Beaucoup fut dit au sujet de la rencontre Kadhafi–Rice, jusqu’à prétendre qu’il lui avait écrit de la poésie sentimentale et exprimé des sentiments délicats envers elle. Shalgam considéra ces affirmations comme dénuées de fondement, soulignant que l’objectif réel de Kadhafi était d’exploiter son origine africaine afin d’obtenir un soutien au sein de l’administration américaine, qu’il voyait comme une puissance capable de l’aider à réaliser son projet d’Union africaine et d’éviter toute action hostile américaine contre lui, notamment après avoir vu ce que Washington avait fait à Saddam Hussein et à l’Irak.
Perceptions exagérées et anecdotes
Kadhafi voyait en Rice un « Henry Kissinger noir », mais Shalgam estime qu’il surestimait largement son influence sur le président Bush. Il raconte également avoir entendu une information non confirmée selon laquelle Kadhafi lui aurait demandé son numéro de téléphone privé, demande qu’elle éludât.
La réponse la plus proche des faits se trouve peut-être dans le témoignage de «Condi» elle-même, qui considéra sa rencontre avec Kadhafi comme l’une des expériences diplomatiques les plus étranges de sa carrière.
L’histoire de «Condi» et du colonel demeure un épisode parmi tant d’autres dans les mémoires du diplomate, journaliste et intellectuel Abdel Rahman Shalgam, témoin d’une époque riche en anecdotes et en crises, révolue mais dont les répercussions continuent de planer sur la Libye d’aujourd’hui et de demain.