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De « Françafrique » à « Afrique-France » : Macron reconditionne son « air » stratégique – Par Abdelhamid Jmahri
Le président du Kenya, William Ruto (à droite) avec le président français Emmanuel Macron haut les mains lors de leur rencontre bilatérale au sommet « Africa Forward » à Nairobi, le 12 mai 2026. (Photo : Ludovic MARIN / AFP)
Le sommet « Afrique-France » marque une tentative de redéfinition des relations entre Paris et le continent africain dans un contexte de recul de l’influence française, notamment au Sahel. Dans cette analyse, Abdelhamid Jmahri relève que le président français Emmanuel Macron cherche à tourner la page de la « Françafrique » en privilégiant les partenariats économiques, les investissements et une approche fondée sur les priorités africaines plutôt que sur les anciennes logiques d’influence politique, culturelle et linguistique.

Abdelhamid Jmahri
Le nouveau positionnement de la France en Afrique commence par l’intitulé même du sommet que vient d’accueillir Nairobi et par son slogan en anglais, alors même qu’il réunit la France et le continent africain. L’État français a ainsi renoncé à sa propre langue dans la devise de cette rencontre.
La deuxième transformation apparaît également dans le nom du sommet. Nous ne sommes plus dans la logique de la « Françafrique », cette appellation qui plaçait la France avant tout un continent et renvoyait à une politique paternaliste et néocoloniale où Paris occupait le rôle du « maître ». Nous sommes désormais dans un sommet « Afrique-France » ou dans son version adoptée à Nairobi, Africa forward (en avant l’Afrique ).
Le troisième élément de ce changement réside dans le fait que le sommet se tient sur un territoire anglophone, renforçant davantage cette orientation. Elle suggèrerait même une rupture avec l’ancienne politique française. Une rupture que le président Emmanuel Macron a traduite dimanche soir à Nairobi en déclarant que l’époque du « pré carré » français dans les pays africains francophones était « terminée », soulignant que ce sommet constituait sa dernière grande tribune politique à l’égard du continent, son second mandat à la tête de l’Etat français arrivant à son terme en mai 2027.
Une relation en pleine mutation
Un changement profond s’opère donc dans les relations entre Paris et l’Afrique, loin, sans doute, du lourd héritage colonial et de ses blessures persistantes, malgré les initiatives engagées par Emmanuel Macron.
Ce sommet fait d’ailleurs oublier la première rencontre de Macron avec le continent en 2017 à Ouagadougou, lorsqu’il avait provoqué la polémique avec l’épisode du climatiseur, demandant au président burkinabè de le réparer, une attitude perçue pour ce qu’elle était : une condescendance française à l’égard d’un dirigeant africain.
Aujourd’hui, ce sommet offre à Macron l’occasion de « réparer son climatiseur stratégique », se fondant sur le langage de l’intérêt commun et non plus à travers les « langues officielles », comme l’a affirmé le ministre kenyan des Affaires étrangères.
Le recul du modèle d’influence français
Il n’échappe à personne que la France organise ce sommet dans un contexte marqué par le recul de son influence en Afrique. Des tensions ont conduit à l’expulsion de Paris, au retrait de ses forces militaires et au démantèlement de plusieurs bases dans différents pays, notamment au Sahel. Des mouvements hostiles à la présence française existent également en République démocratique du Congo et même au Sénégal.
Cet état des lieux est aggravé par la persistance des zones de tension dans le Sahel, même si la présence française demeure forte dans les espaces francophones d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, où les liens politiques et économiques restent particulièrement étroits.
L’enjeu est désormais de modifier le logiciel diplomatique français et de dépasser les frontières linguistiques qui ont longtemps structuré les zones de coopération entre Paris et le continent africain, où la correspondance entre les langues officielles de ces zones et la langue de la diplomatie française était évidente.
C’est dans cette logique que 35 chefs d’État et de gouvernement ont participé au sommet afin d’envoyer un signal fort en faveur du renouvellement des partenariats, cette fois sur la base des priorités africaines : paix, sécurité et développement de partenariats économiques entre les deux parties et avec le reste du monde.
L’économie comme nouvel outil d’influence
La nouvelle recette semble désormais reposer sur une compensation économique de la perte d’influence politique, voire sur une tentative de reconquête à travers de nouveaux marchés et des partenariats stratégiques sécurisés dans des secteurs émergents.
Le sommet dépasse ainsi les seules attentes diplomatiques pour s’étendre aux échanges économiques et aux opportunités d’investissement, avec la présence de plus de 7 000 hommes d’affaires, entreprises et acteurs économiques, dans ce qui est désormais qualifié de « réseautage économique ».
La logique des prêts et de l’aide cède progressivement la place à celle de l’investissement. Il s’agit d’un financement croisé que le Maroc revendique de manière souveraine, à travers des plans stratégiques de développement et un allègement des contraintes structurelles.
La France a répondu à cette vision marocaine en annonçant 23 milliards d’euros d’investissements, contre 51 milliards de dollars promis par la Chine pour la période 2024-2026. Paris s’est également engagé à porter au niveau du G7 la question de l’allègement des contraintes pesant sur le continent africain.
Pour le Maroc, ce sommet se tient sous la coprésidence de deux pays amis dont les relations se sont profondément améliorées à la lumière des évolutions liées à la question nationale et des perspectives qu’elles ont ouvertes.
Le Maroc participe également à travers une délégation qui réaffirme les priorités du dialogue : énergie, transition numérique, santé et dimension sociale, en plus des investissements et de la coopération internationale, avec une insistance particulière sur les approches globales et intégrées.
Il était également notable de voir le Maroc mettre l’accent sur la zone de libre-échange et sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) visant à accélérer l’intégration économique et commerciale du continent, tout en soulignant le rôle central du secteur privé dans cette dynamique.
Le modèle marocain comme levier africain
Le Maroc peut offrir au continent des expériences, des initiatives mais aussi des réalisations concrètes, dans le cadre d’un renouvellement des relations au sein du triangle maroco-franco-africain. Le Royaume est en mesure d’accompagner et d’orienter cette transformation à son avantage, lui qui figure parmi les pays ayant contribué à faire évoluer ces nouvelles relations. Il a participé à la fin de l’ancien paternalisme français et au renforcement de la dimension politique de relations devenues aujourd’hui plus explicites.
Le modèle marocain fondé sur la souveraineté, l’indépendance de décision, la paix, la coopération et les relations d’égal à égal démontre qu’il ne peut exister désormais qu’une seule Afrique tournée vers le développement.
Parmi ses atouts, le Maroc peut mettre à la disposition du continent ses grands projets et réalisations stratégiques, notamment les infrastructures du port Tanger Med, du port Nador West Med et du port Atlantique de Dakhla, conçus comme de véritables plateformes continentales au service des échanges, de l’intégration industrielle et des chaînes de valeur africaines et mondiales.
Des initiatives structurantes pour le continent
Le Royaume peut également mettre en avant plusieurs initiatives africaines majeures, comme l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique, le projet de gazoduc africain ainsi que les partenariats bilatéraux qui dépassent désormais le millier d’accords.
Le Maroc bénéficie aussi d’un important capital d’expériences et de données grâce à sa présence active dans les mécanismes de décision africains liés à la paix et à la sécurité.
Dans ce cadre, figure notamment le quatrième Sommet des chefs d’État et de gouvernement de la Commission Climat du Bassin du Congo et du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo.
La Commission Climat du Bassin du Congo, lancée lors de la COP22 à Marrakech à l’initiative du roi Mohammed VI, s’impose progressivement comme un cadre structurant et une porte d’entrée permettant au continent d’exercer sa souveraineté sur son capital naturel.
La session actuelle de Nairobi constitue ainsi une étape préparatoire à la table ronde des bailleurs prévue le 26 mai à Brazzaville, consacrée au financement du plan d’investissement du Fonds Bleu du Bassin du Congo.
Une diplomatie africaine de l’investissement durable
Le Maroc se fonde également sur les recommandations et les résultats issus de dix années d’existence de la Commission, ainsi que sur le bilan d’une année depuis la Déclaration de Marrakech sur les normes environnementales, la responsabilité sociale et la gouvernance.
Le Fonds Bleu pour le Bassin du Congo incarne, pour sa part, une nouvelle génération de mécanismes africains ouverts sur l’avenir et fondés sur la valorisation durable du capital naturel et orientés vers des investissements à fort impact.