International
Donald Trump sous pression – Par Bilal Talidi
Washington se retrouve confronté à une équation de plus en plus complexe, tant sur le plan interne qu’international
Alors que la guerre contre l’Iran entre dans sa troisième semaine, ses répercussions dépassent désormais le cadre militaire pour affecter l’économie mondiale. Entre blocage du détroit d’Ormuz, escalade stratégique et impasse politique, Washington se retrouve confronté à une équation de plus en plus complexe, tant sur le plan interne qu’international. Dans cette chronique, Bilal Talidi n’est pas loin de considérer de le président américain est dos au mir.

Bilal Talidi
Une guerre aux répercussions mondiales
La guerre contre l’Iran a dépassé sa deuxième semaine, et ses effets s’étendent désormais à l’ensemble de l’économie mondiale, après la décision de Téhéran de fermer le détroit d’Ormuz et d’empêcher le passage des pétroliers. Le conflit cesse ainsi d’être une simple confrontation militaire à objectifs stratégiques pour devenir un défi global auquel tous les États sont contraints de faire face.
L’administration américaine affirme avoir frappé les capacités militaires iraniennes et affaibli ses systèmes de défense, ne laissant à Téhéran que des mines maritimes posées dans le détroit d’Ormuz. Elle estime que cette situation exige une coopération internationale pour protéger le commerce mondial qui transite par ce passage stratégique. Pourtant, la réalité montre, certes avec moins d’intensité, que l’Iran continue de mener des frappes en profondeur contre Israël ainsi que contre les bases et intérêts américains dans les pays du Golfe, en Irak et en Jordanie.
Téhéran adresse ainsi un message de défi à Washington : si les forces navales iraniennes ont été entièrement détruites, comme l’affirme le président américain, les Iraniens n’en continuent pas moins en capacité de cibler des pétroliers dans détroit, tandis que les Américains se semblent pas encore en mesure de sécuriser la traversée le détroit d’Ormuz.
Vers une guerre d’usure prolongée
Les experts militaires estiment que la guerre risque de s’inscrire dans la durée si la diplomatie n’intervient pas pour amener les deux parties à la table des négociations. Ils considèrent que l’Iran s’est préparé à un conflit long, en mettant en place une stratégie anticipée, possiblement en coordination avec la Chine et la Russie, visant à épuiser les capacités militaires américaines.
Les objectifs stratégiques du conflit étaient clairement définis au lancement de l’opération militaire américano-israélienne contre l’Iran : renverser le régime et installer un pouvoir favorable à Washington et à Tel-Aviv, capable de redessiner l’ensemble du Moyen-Orient, notamment en faisant pression sur l’Arabie saoudite pour normaliser ses relations avec Israël après l’élimination des axes de résistance au Liban, au Yémen et en Irak.
Cependant, ces objectifs ont été progressivement revus à la baisse, pour se limiter à empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire et à détruire son programme balistique.
Une escalade stratégique incontrôlée
De son côté, l’Iran a d’abord inscrit son action dans une logique défensive visant à protéger le territoire et le régime. Mais son ambition stratégique s’est rapidement élargie. Téhéran a rejeté plusieurs appels à la négociation avec Washington, posant des conditions évolutives : garanties internationales contre toute nouvelle attaque américano-israélienne, compensations pour les dommages subis, et maintien de son droit à développer un programme nucléaire civil.
Par la suite, l’Iran a introduit de nouvelles exigences liées à son influence régionale, intégrant le Liban dans l’équation. Il a notamment exigé un retour à la situation antérieure au 7 octobre 2023 entre le Liban et Israël, ce qui reviendrait à un gain stratégique important, privant Tel-Aviv de son objectif de démanteler le Hezbollah et d’établir une zone tampon au sud du Liban.
Washington dans une impasse stratégique
Il difficile pour l’instant d’évaluer les réelles capacités de l’Iran à mener effectivement une guerre d’usure de manière à imposer, fut-ce en partie, ses conditions déclarées. Mais les États-Unis se retrouvent aujourd’hui dans une position pour le moins délicate. Non seulement ils n’ont pas réussi, ou pas encore, à atteindre leur objectif initial de renverser le régime iranien, mais la décision d’entrer en guerre laisse l’impression d’avoir été insuffisamment préparée. Les conséquences du conflit, notamment sur l’économie mondiale, n’ont pas été pleinement anticipées, sachant qu’en plus, les alliés traditionnels de Washington, notamment européens lui font défaut et semblent même se réjouir de lui faire payer son arrogance à leur égard et sa propension à tout va de leur imposer des taxes élevés.
Le président américain fait face à une crise majeure, tant sur le plan intérieur que dans la gestion de ses alliances. Il est également confronté à une incapacité manifeste à atteindre les objectifs de la guerre, qu’il s’agisse de ceux ayant justifié l’offensive conjointe avec Tel-Aviv ou de ceux redéfinis après l’échec pour l’instant du projet de changement de régime à Téhéran.
Pressions internes et fragilité politique
Sur le plan intérieur, le doute s’élargit quant aux raisons ayant conduit Washington à entrer en guerre sans plan clair, comme l’ont souligné plusieurs membres du Congrès américain après avoir entendu l’exposé du secrétaire d’État Marco Rubio.
Trois défis majeurs se posent à Donald Trump. Le premier est d’ordre constitutionnel et juridique : il concerne la limitation du pouvoir présidentiel en matière de guerre, avec l’obligation de consulter le Congrès, notamment après que nombre de parlementaires ont estimé que cette guerre relève d’un choix politique nécessitant leur approbation, et non d’une situation d’urgence autorisant le président à agir seul.
Le deuxième défi est politique et porte sur le vote du financement de la guerre au Congrès. Les démocrates, rejoints par une partie des républicains, semblent vouloir faire de ce vote un levier de pression pour contraindre le président à mettre fin au conflit.
Le troisième défi est électoral. Les élections de mi-mandat menacent la majorité présidentielle dans les deux chambres, en raison notamment de l’absence de stratégie gouvernementale pour atténuer les effets de la hausse des prix du pétrole sur les citoyens américains, dont le pouvoir d’achat est fortement affecté.
Des alliances sous tension
Dans la gestion des relations avec ses alliés, la crise prend plusieurs formes. L’Union européenne a refusé de participer à une coalition militaire visant à sécuriser le détroit d’Ormuz. L’Allemagne, acteur central de l’Union, s’oppose également à l’élargissement de l’opération maritime « Aspides » à cette zone stratégique.
La France, qui avait initialement annoncé le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle et de plusieurs frégates vers le Moyen-Orient, a finalement fait marche arrière face aux hésitations du Royaume-Uni à s’engager dans une guerre contre l’Iran.
Du côté régional, la Turquie, pourtant alliée au sein de l’OTAN, ainsi que la Jordanie, l’Égypte et les pays du Golfe, partagent une même position : ils refusent de s’impliquer dans une guerre contre l’Iran et exercent une pression notable sur Washington, notamment en raison de l’accent mis sur la protection de Tel-Aviv au détriment des engagements de défense envers les pays du Golfe.
Une pression internationale croissante
Dans ses récents discours, le président américain a exercé une pression croissante sur l’Europe et la Chine, qu’il considère comme les principales victimes de la crise énergétique mondiale. Il affirme que les États-Unis, en tant que producteurs de pétrole, pourraient tirer profit de la hausse des prix, contrairement à l’Europe qui ferait face à une crise plus grave encore que celle provoquée par la guerre en Ukraine.
Donald Trump a également frappé l’île iranienne de Kharg, principal centre de stockage pétrolier du pays, une action qui pourrait affecter directement la Chine, premier importateur de pétrole iranien. Mais cette frappe s’est limitée aux positions militaires. Cette pression vise à contraindre ces puissances à s’engager dans la formation d’une force internationale chargée de sécuriser le détroit d’Ormuz. Mais ces États y voient un risque d’implication directe dans une guerre qu’ils ne souhaitent pas.
Un équilibre de la dissuasion
Téhéran, du moins dans ses déclarations officielles, ne semble pas accorder, dans cette guerre de plus en plus asymétrique, une grande importance aux menaces visant son infrastructure pétrolière. L’Iran a ainsi établi une doctrine de riposte fondée sur la réciprocité : infrastructures contre infrastructures, installations pétrolières contre installations pétrolières, droits pétroliers contre droits pétroliers.
Cette logique constitue un levier de pression sur Washington, qui ne peut prendre le risque d’une escalade susceptible d’embraser l’ensemble des champs pétroliers des pays du Golfe et du Kurdistan irakien.
Une impasse diplomatique et des issues incertaines
Les pays occidentaux et arabes semblent s’accorder tacitement sur la nécessité de ne pas s’engager dans le conflit et de pousser Donald Trump à y mettre fin. Toutefois, la voie diplomatique reste bloquée. Chaque camp conditionne l’arrêt des hostilités à l’obtention de gains géostratégiques.
Washington pourrait accepter une solution temporaire lui permettant de suspendre les combats tout en maintenant la pression sur l’Iran par un renforcement des sanctions économiques. En revanche, les États-Unis refusent de s’engager à ne plus attaquer l’Iran, craignant qu’un tel engagement n’offre à Téhéran une marge de manœuvre pour relancer son programme nucléaire, avec le risque d’un basculement vers une dimension militaire.
La perspective d’une résolution du conflit pourrait passer par une médiation russe, chinoise ou même turque, proposant une solution intermédiaire fondée sur un nouvel accord nucléaire, similaire à celui de 2015, voire plus contraignant. Un tel accord pourrait subordonner toute décision de guerre à l’aval du Conseil de sécurité et rétablir, notamment entre le Liban et Israël, la situation antérieure au 7 octobre 2023.