International
Iran–États-Unis : les incertitudes d’une guerre annoncée brève – Par Hatim Betioui
Le B-1B Lancer est l’un des bombardiers stratégiques supersoniques de l’US Air Force, conçu pour mener des frappes à longue distance avec une très grande capacité d’armement., notamment des sites de missiles balistiques et des centres de commandement. Capable d’emporter de grandes quantités de munitions de précision, il constitue un élément clé de la campagne aérienne américaine. (Photo AFP)
Alors que Washington affirme que l’opération militaire contre l’Iran pourrait être rapide, l’histoire des conflits modernes rappelle qu’une guerre est toujours plus facile à déclencher qu’à arrêter. Hatim Betioui revient sur ces quinze premiers jours des hostilités, notant que le monde demeure plongé dans l’incertitude quant à la manière dont ce conflit pourrait se conclure et aux conséquences qu’il pourrait entraîner pour l’ensemble du Moyen-Orient.

Hatim Betioui
Des guerres longues dans l’histoire contemporaine
Malgré les déclarations répétées du président américain Donald Trump, qui a affirmé à plusieurs reprises que la guerre contre l’Iran serait une « mission de courte durée », la crainte demeure que ce conflit puisse s’éterniser. L’histoire montre en effet qu’il est beaucoup plus facile de déclencher une guerre que de l’arrêter.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, le monde a connu de nombreux conflits. À peine une guerre se termine-t-elle qu’une autre surgit.
La guerre du Vietnam, qui a duré vingt ans, reste l’un des conflits les plus longs et les plus meurtriers. Il y eut également la guerre des Six Jours en 1967 entre les pays arabes et Israël, puis la guerre d’Octobre en 1973 entre l’Égypte et la Syrie d’un côté et Israël de l’autre, qui dura dix-neuf jours. Quant à la guerre irano-irakienne, elle figure parmi les plus longues guerres conventionnelles du XXe siècle, s’étant prolongée pendant huit années.
Vint ensuite la guerre du Golfe, qui dura sept mois après l’invasion du Koweït par l’armée irakienne le 2 août 1990 et qui se termina par la libération du Koweït en février 1991.
La guerre d’Afghanistan demeure également l’un des conflits les plus longs de l’époque contemporaine. Elle s’est étendue sur près de vingt ans, débutant après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, lorsque les États-Unis ont lancé une opération contre les Talibans. Elle fut suivie par l’invasion de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés en 2003. Sans oublier la guerre soviéto-afghane entre 1979 et 1989.
Aujourd’hui encore, la guerre entre la Russie et l’Ukraine se poursuit. Elle a éclaté le 24 février 2022 et continue de faire rage. Quant aux guerres civiles, elles représentent la part la plus importante de cette violence humaine sans fin, mais leur nombre est trop élevé pour être évoqué dans un espace aussi restreint.
L’optimisme affiché à Washington
Au moment où j’écris, la guerre contre l’Iran entre dans son quinzième jour. Il y a quelques jours, le président Trump a déclaré, lors d’une interview accordée à la chaîne américaine CBS, qu’il estimait que cette guerre était « en grande partie terminée ». Pour appuyer cette affirmation, il a énuméré plusieurs éléments qu’il considère comme des signes de cette fin : « Ils n’ont plus de flotte navale, plus de communications, plus de force aérienne. Leurs missiles sont dispersés et leurs drones sont détruits partout ». Il a ajouté : « Même dans leurs usines, si vous regardez, vous ne trouverez plus rien. Il ne leur reste plus rien, du point de vue militaire ».
Le spectre d’une politique de terre brûlée
Un point important évoqué par Trump mérite toutefois d’être souligné : selon lui, les opérations militaires progressent plus rapidement que le calendrier prévu. Malgré cela, le monde demeure plongé dans une profonde incertitude quant à la manière dont cette guerre pourrait s’achever, d’autant plus que Téhéran semble déterminé à poursuivre le combat jusqu’au dernier souffle et à continuer ses attaques contre les pays du Golfe arabe dans une tentative désespérée de contraindre Trump à renoncer à cette guerre.
Trump est allé encore plus loin dans sa réponse aux menaces iraniennes, promettant des frappes vingt fois plus puissantes que celles déjà menées jusqu’à présent. Il a également fait de toute tentative visant à entraver le flux du pétrole à travers le détroit d’Ormuz une ligne rouge. Ce passage stratégique voit transiter près d’un cinquième des exportations mondiales de pétrole.
Si le langage de la défiance domine actuellement cette guerre déchaînée, son issue pourrait bien se traduire par une dévastation de la région, notamment si l’Iran venait à adopter une stratégie de « terre brûlée ».
Des visions philosophiques face à la guerre
Le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724–1804) rejetait l’idée d’une guerre permanente et appelait à l’instauration d’une paix durable entre les États à travers le droit international. Dans son ouvrage « Vers la paix perpétuelle », il affirme que l’humanité devrait tendre vers un ordre mondial capable de prévenir les guerres.
Mais la notion même de guerre a évolué, tout comme ses mécanismes et ses instruments. Le temps de Kant n’est pas celui de Trump. Le premier envisageait un monde idéal, libéré des guerres, tandis que le second mène la guerre et la considère comme un moyen de parvenir à une situation conforme au slogan « America First ». De plus, à l’époque de Kant, il n’existait ni armes nucléaires, ni avions furtifs, ni système « Dôme de fer », ni les autres armements meurtriers qui caractérisent aujourd’hui les conflits contemporains.
La guerre américaine contre l’Iran peut sembler, pour certains, avoir ses justifications. Il est en effet indéniable que Téhéran, depuis la chute du régime du Shah en 1979, a contribué à déstabiliser la région et à en fragiliser l’équilibre. Dans le même temps, et souvent sans en avoir pleinement conscience, l’Iran a servi les stratégies américaine et israélienne, en raison de son appétit pour l’expansion de son influence dans plusieurs pays de la région, du Liban au Yémen, en passant par l’Irak et la Syrie.
La guerre apparaît ici comme un instrument de l’action politique par la violence. Elle constitue la continuation de la politique par d’autres moyens, selon la célèbre formule du penseur militaire prussien Carl von Clausewitz. Autrement dit, elle n’est pas un acte aléatoire, mais un outil auquel les États recourent lorsque les moyens diplomatiques échouent.
Entre logique historique et tragédie humaine
Les guerres peuvent parfois, comme l’affirmait le philosophe allemand Hegel, faire partie du mouvement de l’histoire et de l’évolution des nations, en révélant la puissance des États et en contribuant à remodeler l’ordre international. Elles n’en demeurent pas moins, sans aucun doute, des tragédies humaines.
Si la guerre contre l’Iran peut être perçue comme une nécessité pressante face à l’irrationalité et aux dérives politiques qui dominent la région, il n’est pas surprenant que des voix s’élèvent pour la critiquer au nom de principes strictement moraux, sans toujours prendre en considération les conséquences de ces dérives.
Il existe en effet une conviction largement partagée : dans les guerres, tout le monde finit par perdre, même lorsqu’il y a un vainqueur et un vaincu. Le retour des belligérants à une situation normale après un conflit peut nécessiter de longues décennies de convalescence avant que les sociétés ne se remettent pleinement de ses conséquences amères.
Dans la guerre actuelle, toutefois, l’Iran apparaît comme le principal perdant.