Iran : l'erreur de lecture – Par Jihan El Gaabouri

Iran : l'erreur de lecture – Par Jihan El Gaabouri

Une immense fresque anti-américaine convoquant l’histoire millénaire de l’Iran sur lequel on peut lire en persan : « L’armée du diable sera noyée dans le golfe Persique », installé sur la place Enghelab à Téhéran, le 14 septembre 2026. (Photo Atta Kenare / AFP)

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Six mois de guerre ont mis à l’épreuve une lecture de l’Iran centrée sur ce qui pouvait être détruit, sans toujours mesurer ce qui pouvait survivre aux frappes : un État, une société, une géographie et des structures de pouvoir plus résistantes qu’anticipé. Jihan El Gaabouri explique qu’à mesure que le conflit s’enlise, que le coût économique s’étend et que les voies de sortie se réduisent, le risque d’une escalade vers des moyens toujours plus extrêmes se rapproche du cœur du calcul stratégique.

Jihan El Gaabouri

Vaincre un adversaire exige d’abord de le comprendre. Le connaître jusque dans ce qui dérange l’image construite de lui. Sa société. Sa géographie. Ses croyances. Ses institutions. Ses fractures. Ses ressources. Ses mémoires. La guerre sanctionne aussi les erreurs de lecture, et l’Iran en concentre depuis le début un nombre considérable. Six mois plus tard, ces erreurs n’ont plus seulement un coût stratégique. Elles enferment progressivement la guerre dans une logique d’escalade où, à mesure que les options se réduisent, le seuil nucléaire lui-même cesse d’être impensable.

L’Iran au-delà de ses fractures

L’Iran a été lu à travers ce qui pouvait être détruit. Ses installations. Ses commandants. Ses relais. Ses dirigeants. Beaucoup moins à travers ce qui resterait après leur destruction. Une société de près d’un siècle d’État moderne et de plusieurs millénaires de conscience historique. Une population urbaine, éduquée, politiquement traversée, religieusement complexe. Des femmes enfermées dans l’image du voile obligatoire alors qu’elles occupent depuis des décennies les universités, les professions scientifiques, l’administration et les lieux de pouvoir. Des « mollahs » réduits à l’image d’un clergé archaïque, là où l’appareil d’État compte aussi des universitaires, des scientifiques, des technocrates, des ministres et des dirigeants formés au plus haut niveau. Un chiisme réduit a ‘Wilayat al Faqih’ alors que le chiisme précède la République islamique, la dépasse, la conteste parfois de l’intérieur et organise encore une partie considérable de l’imaginaire collectif. Une opposition extérieure devenue, par sa visibilité, le miroir supposé de l’intérieur ; une diaspora fortement structurée autour de certains courants politiques transformée en mesure d’une société qu’elle a parfois quittée depuis une, deux ou trois générations. Des Azéris, des Kurdes, des Baloutches, des Arabes, des Persans transformés en lignes de fracture potentielles, comme si la diversité suffisait à produire la désintégration d’un État. Et derrière tout cela, la même erreur. La même, depuis le début. Prendre les fractures de l’Iran pour l’absence d’Iran.

La guerre a depuis éprouvé cette lecture. Le sommet du pouvoir a été décapité, des infrastructures détruites, des capacités militaires amputées, et pourtant l’architecture a tenu. La mort de l’Ayatollah Ali Khamenei en est l’illustration la plus nette : supprimer le Guide revenait à frapper un homme au sommet d’une architecture politique, institutionnelle et religieuse qui ne tenait pas dans sa personne. Même la géographie iranienne s’est révélée plus large que la carte à travers laquelle elle était pensée. Au nord, la Caspienne ouvre directement sur la Russie ; à l’est, les corridors ferroviaires traversent le Turkménistan et le Kazakhstan jusqu’à la Chine, au sud, Ormuz ; mais au-delà d’Ormuz, encore l’Iran, ses côtes sur le golfe d’Oman et la mer d’Arabie, les routes du Pakistan et de l’Inde. Une géographie maritime et continentale. Plusieurs accès. Plusieurs profondeurs. Le nucléaire demeure irrésolu. Le détroit est devenu un instrument de coercition. L’Iran a perdu des hommes, des capacités, des infrastructures, sa profondeur stratégique en Syrie, du temps. Beaucoup. Il n’a pas perdu sa cohérence. Et après six mois de guerre, cette différence pèse désormais sur toute la suite.

Le temps, nouvel adversaire

À cette erreur de lecture s’ajoute désormais une contrainte plus brutale. Le temps. Novembre approche aux États-Unis. Octobre en Israël. L’Iran, lui aussi, s’épuise. Frappes, pertes, sanctions, exportations comprimées, ressources absorbées par une confrontation qu’aucun État ne peut soutenir indéfiniment. Et autour d’eux, le coût monte. Ormuz pèse sur le pétrole, le fret, les assurances, l’inflation. La durée devient, à elle seule, un risque pour l’économie mondiale. Riyad, Ankara et Islamabad construisent leur propre architecture de dissuasion. Des monarchies du Golfe au Liban, de l’Irak à la Syrie et au Yémen, des théâtres restent ouverts, d’autres se déplacent. Plusieurs équilibres bougent en même temps. La guerre, elle, cherche toujours sa fin.

L’escalade, elle, n’est déjà plus une hypothèse. Les frappes américaines ont repris. Des bases dans la région ont de nouveau été visées. Téhéran menace désormais les infrastructures énergétiques du Golfe. Les Houthis frappent à nouveau l’Arabie saoudite. Le récit médiatique de la guerre, lui aussi, déplace le seuil du dicible vers l’escalade. Et Moscou revient au centre. Ratcliffe d’abord. Puis Witkoff et Kushner. Les discussions sur l’Ukraine reprennent ; les bombardements sur Kiev aussi. Aucun grand marchandage démontré. Une séquence suffisamment dense pour ne pas être ignorée.

Des portes de sortie qui se referment

Et derrière cette agitation, une difficulté plus simple apparaît : les formes ordinaires de sortie perdent, une à une, leur crédibilité. La victoire a déjà été proclamée. Elle n’a pas suffi. Une déclaration peut fermer un récit ; elle ne rouvre ni un détroit ni des routes commerciales. La négociation revient, les médiateurs aussi, mais elle bute toujours sur les mêmes lignes : nucléaire, missiles, sanctions, Ormuz, garanties. Des positions maximalistes, un espace de compromis minuscule, un recul qui prend très vite, de chaque côté, l’allure d’une capitulation. Les sanctions peuvent encore resserrer l’étau ; elles promettent de la douleur, pas nécessairement un résultat dans le temps disponible. Une nouvelle pression militaire, une nouvelle décapitation, une opération sur Ormuz restent possibles. Chacune peut augmenter le coût. Aucune ne garantit la fin.

Le seuil nucléaire cesse d’être abstrait

Alors demeure le seuil. Le nucléaire. Une arme nucléaire tactique. Une frappe limitée par son rendement, dirigée contre une cible souterraine, pensée précisément là où le conventionnel aurait atteint sa limite. L’hypothèse demeure extrême. Mais les conditions qui la rendent pensable, elles, s’accumulent. Jour après jour. Et rien dans la doctrine nucléaire américaine ne l’interdit absolument : Washington n’a jamais adopté de « No First Use ». Et demeure la question qui compte davantage que la puissance de l’arme : qu’est-ce qu’une telle frappe terminerait réellement ? Peu de choses en réalité. Elle atteindrait ce qui est enterré. Elle ne détruirait ni les capacités conventionnelles iraniennes ni la capacité de les reconstituer. Elle ne rouvrirait pas Ormuz, ne ferait pas tomber un régime qui a survécu à la mort de son Guide, ne fermerait pas les profondeurs par lesquelles l’Iran respire. Elle pourrait atteindre un dossier. Le nucléaire, peut-être. Elle aggraverait tous les autres. Et derrière la frappe, la même guerre. Plus violente. Plus difficile à contenir.

Une guerre sans victoire lisible, sans capitulation acceptable et sans compromis soutenable finit par déplacer le calcul vers des moyens encore plus extrêmes. Parce qu’une puissance certaine de sa victoire peut attendre. Une puissance qui commence à craindre de ne pas l’obtenir cherche autre chose. Plus vite. Plus fort. Le seuil cesse alors d’être une abstraction. Il devient une option.

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