Iran : les scénarios de sortie de guerre et leurs prolongements – Par Bilal Talidi

Iran : les scénarios de sortie de guerre et leurs prolongements – Par Bilal Talidi

Un secouriste inspecte le site d'une frappe de missile iranien à Arad, tôt dans la matinée du 22 mars 2026.Les frappes de missiles iraniens sur deux villes du sud d'Israël ont fait plus de 100 blessés le 21 mars, ont indiqué les secours, après que les systèmes de défense aérienne israéliens n'ont pas réussi à intercepter les projectiles.

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À mesure que l’intensité des affrontements entre les États-Unis, Israël et l’Iran atteint son paroxysme, la question centrale n’est plus celle de la poursuite du conflit, mais celle de ses modalités de sortie. Bilal Talidi livre dans cette chronique sa lecture des divergences stratégiques, des pressions militaires et des calculs politiques, y voyant les signaux multiples d’un dénouement proche, sans pour autant dissiper les incertitudes sur l’après-guerre.

Bilal Talidi

Une guerre à son point de rupture

Un proverbe marocain illustre avec acuité l’évolution actuelle de la guerre américano-israélienne contre l’Iran : « Lorsque le tambour résonne avec force, sache qu’il finira par se taire ». Ce que nous avons observé ces deux derniers jours, à savoir un affrontement frontal et intense entre, d’un côté, les alliés américain et israélien, et de l’autre, l’Iran, laisse penser que le conflit approche de sa phase finale. Le véritable enjeu réside désormais dans la manière d’en organiser l’issue.

Il convient de souligner que la position américaine diffère profondément de celle d’Israël. À travers plusieurs indicateurs militaires, économiques et politiques, ainsi que des déclarations officielles, Washington semble s’orienter vers une fin du conflit.

Des revers militaires significatifs

Sur le plan militaire, malgré les frappes puissantes menées par Washington contre l’Iran, les États-Unis ont subi des pertes stratégiques notables. Ils ont été contraints de rapatrier le porte-avions Abraham Lincoln à sa base, tandis que le porte-avions Ford a été dirigé vers la Grèce pour des réparations. Par ailleurs, leurs bases militaires dans l’ensemble de la région ont été durement touchées, au point que Washington a officiellement évoqué une réduction de sa présence militaire au Moyen-Orient.

Plus préoccupant encore, l’armée américaine a reconnu que l’Iran avait ciblé un avion furtif F-35 il y a deux jours, tandis que l’armée israélienne a admis qu’un autre appareil du même type avait été visé. Cela indique que l’équation du conflit a pris une dimension dépassant l’Iran, impliquant des puissances internationales concurrentes désireuses d’épuiser Washington à travers cette guerre.

L’échec du levier économique

Sur le plan économique, la stratégie de Donald Trump visant à contrôler les prix du pétrole n’a pas porté ses fruits. Les États-Unis ont été contraints d’alléger les sanctions sur le pétrole russe, puis iranien, sans parvenir à faire baisser les prix. Cet échec souligne l’efficacité de la stratégie iranienne consistant à activer la carte économique du détroit d’Ormuz.

Politiquement, Washington n’a pas réussi à entraîner ses alliés dans le conflit. Le Royaume-Uni et les pays de l’Union européenne ont résisté à l’appel de Donald Trump pour la formation d’une coalition internationale destinée à exercer une pression militaire sur l’Iran afin de rouvrir le détroit d’Ormuz. Cette situation transparaît dans les propos du président américain, qui a qualifié ses alliés au sein de l’OTAN de « lâches », allant jusqu’à décrire l’Alliance comme un « tigre de papier ».

Des discours contradictoires à Washington

Les déclarations officielles du président américain se sont répétées, parfois de manière contradictoire. Donald Trump a proclamé la victoire, évoqué une fin imminente de la guerre et annoncé l’achèvement de la mission américaine contre l’Iran. Dans le même temps, d’autres déclarations ont affirmé qu’il n’envisageait pas de cessez-le-feu.

En réalité, cette contradiction apparente s’explique par une stratégie calculée : Washington souhaite mettre fin à la guerre, mais refuse de le faire unilatéralement, d’autant que Téhéran conditionne toute cessation des hostilités à des exigences politiques et stratégiques.

Les ambiguïtés de l’escalade militaire

Une contradiction plus difficile à interpréter réside dans le déploiement du navire « Tripoli », transportant 2 500 Marines, vers le Moyen-Orient, ainsi que dans les menaces de Washington de prendre le contrôle de l’île iranienne de Kharg, afin de dominer le détroit d’Ormuz.

Les précédents discours de Trump apportent un éclairage partiel : chaque fois que Washington ressent le besoin de renforcer son dispositif militaire, que ce soit en munitions, en équipements ou en troupes, elle agite la perspective d’un cessez-le-feu. Cependant, ces tactiques ont perdu de leur efficacité face à Téhéran, qui refuse désormais un simple arrêt des combats et réclame une fin globale de la guerre, impliquant des négociations politiques et stratégiques à l’échelle régionale.

Vers une sortie imposée du conflit

L’interprétation la plus plausible est que Washington estime avoir atteint un niveau suffisant de gains militaires et considère qu’il est préférable de s’arrêter avant que le conflit ne se transforme en défaite politique et électorale. Dans la mesure où Téhéran refuse un cessez-le-feu selon les modalités adoptées lors de la guerre des douze jours en juin dernier, le langage privilégié pour imposer un fait accompli reste celui de « faire résonner le tambour », selon l’expression du proverbe marocain.

Israël entre logique politique et pari militaire

Israël adopte une approche différente. Bien que son Premier ministre Benjamin Netanyahou ait déclaré qu’il mettrait fin à la guerre si Washington le faisait, il s’emploie parallèlement, pour des raisons électorales, à maintenir l’option de la poursuite du conflit. Il redoute que les États-Unis n’imposent un cessez-le-feu similaire à celui conclu avec les Houthis, ce qui compromettrait ses calculs politiques et électoraux.

Cette divergence est illustrée par le différend sur les frappes visant les infrastructures énergétiques iraniennes, qui ont suscité une riposte équivalente de Téhéran. Washington a alors pris publiquement ses distances, affirmant que ces opérations n’avaient pas été coordonnées avec elle, et que le président américain avait appelé Tel-Aviv à ne pas les répéter.

Un horizon commun : la négociation

L’ensemble des indicateurs laisse entrevoir un accord implicite entre Washington et Téhéran sur le fait que l’issue du conflit passera par la négociation. Les États-Unis cherchent une sortie diplomatique honorable qui consacrerait leur victoire, leur stratégie militaire visant à contraindre l’Iran à négocier en position de faiblesse. De son côté, Téhéran mobilise ses leviers pour pousser Washington à négocier dans des conditions plus favorables.

Chaque frappe militaire, suivie d’une riposte, s’inscrit dans une logique de langage négociateur. Toutefois, le différend entre l’option américaine d’un cessez-le-feu et la position iranienne d’un arrêt global de la guerre laisse présager une prolongation des affrontements, marquée par des frappes plus lourdes et l’activation d’autres leviers de pression afin d’imposer l’un des deux scénarios.

L’impasse de l’escalade

Il est peu probable que l’intensification des frappes ou de la pression militaire débouche sur une issue décisive. Aucun des deux camps ne semble en mesure de supporter un élargissement indéfini du conflit sans perspective claire. Dans ce contexte, l’activation de médiations apparaît aujourd’hui comme l’option la plus viable.

Dans une perspective prospective, aucun des deux camps ne parviendra à contraindre l’autre à négocier en position de faiblesse. Le scénario le plus plausible reste celui d’une négociation à partir des positions actuelles de chacun. La victoire ou la défaite ne sera pas déterminée sur le champ de bataille, mais à la table des négociations, en s’appuyant sur les acquis des cycles de Genève et de Mascate, et en exerçant une pression sur Tel-Aviv pour respecter l’accord de cessez-le-feu avec le Liban et se retirer de toute position dans le sud du pays.

Un nouvel équilibre régional en gestation

La configuration issue de la fin de la guerre déterminera les rapports de force. En l’état, aucun des deux camps n’a véritablement remporté la victoire ni consolidé son influence régionale. L’Iran, même s’il résiste, aura des difficultés à rétablir ses relations avec son environnement arabe et du Golfe, et devra faire face au coût élevé de la reconstruction de ses capacités militaires et de ses infrastructures économiques et civiles.

Les pays du Golfe, principaux affectés par le conflit, seront également contraints de repenser leur doctrine de sécurité nationale. La présence de bases militaires américaines, censée garantir leur sécurité, s’est révélée source de vulnérabilités économiques et sécuritaires.

Dans ce contexte, tant l’Iran que Washington pourraient voir leur influence reculer au Moyen-Orient, au profit de puissances comme la Chine, la Russie voire la Turquie. Il est également probable que les pays du Golfe, aux côtés de la Jordanie et de l’Égypte, envisagent, en partenariat avec la Turquie, le Pakistan et l’Azerbaïdjan, la mise en place d’un système de sécurité régional intégré.

Enfin, le projet israélien de reconfiguration du Moyen-Orient pourrait s’essouffler. Tel-Aviv peinerait à entraîner l’Arabie saoudite dans un processus de normalisation et risquerait de perdre les relais qui constituaient jusqu’ici des atouts majeurs dans la région.

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