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La « mère de toutes les batailles » version réajustée et réactualisée – Talaa Saoud Al-Atlassi
Un bombardier B-1 Lancer de l'US Air Force décolle de la base RAF Fairford, dans le sud-ouest de l'Angleterre, le 10 mars 2026.Fairford est l'une des deux bases, avec celle de Diego Garcia dans l'océan Indien, que le Royaume-Uni a autorisé les États-Unis à utiliser pour « des opérations défensives spécifiques en Iran
La guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, et les ripostes iraniennes qui ont touché plusieurs pays de la région, marquent l’ouverture d’un nouveau cycle de tensions au Moyen-Orient. Talaa Saoud Al-Atlassi analyse de conflit, qui dépasse désormais le cadre d’un affrontement trilatéral, révèle une recomposition possible des équilibres internationaux. Derrière l’escalade militaire apparaissent des objectifs stratégiques mouvants, des fragilités internes au pouvoir iranien et des calculs géopolitiques plus vastes impliquant les grandes puissances.

Talaa Saoud Al-Atlassi
Une guerre aux répercussions globales
Le conflit déclenché par les frappes américano-israéliennes contre l’Iran et les ripostes iraniennes contre plusieurs États voisins constitue l’un des épisodes les plus significatifs des tensions actuelles dans le système international. Les attaques iraniennes visant des pays arabes du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), ainsi que la Jordanie, l’Irak et la Turquie, ont élargi le périmètre de la confrontation. À cela s’ajoute le contrôle du détroit d’Ormuz, passage stratégique pour le commerce énergétique mondial, qui a contribué à internationaliser encore davantage la crise.
Dans ce contexte, la guerre agit comme l’éruption violente d’un volcan au sein d’un paysage géopolitique déjà instable. Elle pourrait devenir l’épicentre d’un séisme susceptible de redessiner durablement les rapports de force entre les grandes puissances. L’onde de choc ne concerne pas seulement le Moyen-Orient : elle touche également l’équilibre global, les flux énergétiques et les alliances internationales.
Malgré cette intensité, la réaction des grandes puissances reste mesurée. La plupart d’entre elles ont adopté une posture de prudence. Elles n’apportent pas de soutien direct à l’Iran, mais ne contestent pas non plus frontalement l’action américaine. Les déclarations se limitent généralement à des appels à la désescalade, au respect du droit international et à l’arrêt des hostilités.
Cette attitude pourrait contribuer à renforcer une forme unipolarité dominée par les États-Unis, dans laquelle les autres puissances se contentent d’observer l’évolution du conflit sans s’y engager directement.
De la guerre éclair à la guerre d’usure
Au départ, l’opération militaire était présentée comme une intervention rapide. Les frappes initiales visaient des objectifs précis et semblaient relever d’une stratégie de guerre éclair destinée à contraindre l’Iran à modifier ses positions.
Cependant, la dynamique du conflit a rapidement évolué. L’extension des combats vers d’autres zones, notamment le Liban, et l’intensification des échanges de frappes ont transformé l’opération initiale en une guerre d’usure.
Quelle qu’en soit l’issue, ce conflit constituera une rupture dans le cours des événements régionaux. Les acteurs engagés n’en sortiront pas dans la même situation qu’au moment de leur entrée dans la guerre. Chacun devra absorber des pertes humaines, militaires ou politiques, qu’il revendique une victoire ou qu’il soit contraint de reconnaître une défaite.
Des objectifs stratégiques fluctuants
La théorie classique des relations internationales rappelle que la guerre prolonge la politique par d’autres moyens. Dans ce conflit, la dimension politique apparaît pourtant marquée par une certaine instabilité.
Au départ, les frappes contre l’Iran semblaient liées aux négociations en cours sur le programme nucléaire et balistique iranien. Ces discussions, menées avec une médiation omanaise, visaient notamment à limiter l’enrichissement de l’uranium et à freiner le développement des capacités balistiques iraniennes.
Dans cette perspective, l’usage de la force devait servir de levier pour pousser Téhéran à accepter certaines concessions. Les frappes militaires apparaissaient ainsi comme un prolongement de la pression diplomatique.
Très rapidement toutefois, les objectifs ont évolué. Des responsables américains et israéliens ont évoqué la possibilité d’un changement de régime en Iran, incluant l’élimination de la direction politique et sécuritaire du pays.
Une ambition rapidement révisée
La perspective d’un renversement du régime iranien s’est révélée difficile à mettre en œuvre. Confrontée à la complexité de la situation, l’administration américaine, contrairement à l’israélienne, a progressivement revu ses objectifs.
Le président Donald Trump a alors évoqué une stratégie visant plutôt à affaiblir le régime et à encourager une contestation interne. Selon cette approche, l’évolution du pouvoir iranien devait venir de l’intérieur, sous la pression de la société.
Cette orientation a été illustrée par les réactions américaines à la désignation de Mojtaba Khamenei comme nouveau guide suprême. Trump a exprimé sa déception face à ce choix tout en indiquant qu’il ne soutenait pas l’idée d’une élimination physique du dirigeant.
Dans le même temps, la communication officielle américaine a de nouveau évolué. La Maison-Blanche a finalement présenté l’objectif principal de la guerre comme la neutralisation des capacités militaires iraniennes et la destruction de son arsenal de missiles.
Ce repositionnement marque un retour vers une approche plus militaire et plus pragmatique. Les installations nucléaires iraniennes n’ont d’ailleurs pas été directement ciblées, ce qui suggère une volonté de limiter l’escalade.
Les effets économiques d’un conflit prolongé
À mesure que la guerre se prolonge, ses conséquences économiques deviennent plus visibles. La réduction de l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz constitue l’un des effets les plus immédiats.
Les marchés énergétiques sont particulièrement sensibles aux tensions autour du détroit d’Ormuz. Il était d’avance couru que toute perturbation dans cette zone affecterait directement les flux commerciaux.
L’Asie apparaît comme la première région exposée à ces perturbations, en raison de sa dépendance aux importations d’énergie. Les pays du Golfe, de leur côté, rencontrent des difficultés pour écouler leur production dans un contexte d’instabilité régionale.
Certaines de ces monarchies, qui avaient initialement exprimé leur opposition au conflit, se retrouvent désormais impliquées malgré elles après avoir été ciblées par des attaques iraniennes.
L’Europe commence également à en ressentir les effets. Les tensions sur les marchés énergétiques se traduisent progressivement par des répercussions sur la vie économique et sur les prix de l’énergie. Au final, c’est à l’échelle mondiale que la crise énergétique se propagera.
Les fragilités du système politique iranien
À l’intérieur de l’Iran, la guerre a mis en lumière plusieurs fragilités. Les pertes subies par l’appareil dirigeant, combinées à la révélation d’infiltrations importantes par les services de renseignement étrangers, ont profondément marqué le système politique.
Le régime traverse une période de désorganisation qui se manifeste notamment par des difficultés à stabiliser sa direction. Le retard qui a marqué la désignation d’un nouveau guide suprême illustre cette situation.
Par ailleurs, des divergences sont apparues entre les différentes composantes du pouvoir. La branche civile, représentée par le président iranien, semble parfois adopter une approche différente de celle du courant sécuritaire et militaire incarné par Ali Larijani.
Ces tensions se sont notamment exprimées autour de la question d’un éventuel retour ou non aux négociations diplomatiques.
Un régime affaibli mais résilient
Malgré ces difficultés, la fragilisation du système ne signifie pas nécessairement son effondrement. Le régime iranien repose sur des structures idéologiques et sécuritaires solides qui lui permettent de maintenir un contrôle étroit sur la société.
La guerre contribue même, dans certains cas, à renforcer la cohésion interne du pouvoir. Les attaques extérieures tendent à mobiliser une partie de l’opinion autour du gouvernement et à affaiblir les oppositions accusées de soutenir l’ennemi.
L’absence d’alternative politique organisée renforce également la stabilité relative du système. Depuis plusieurs décennies, les autorités iraniennes ont restreint les espaces de compétition politique et limité l’émergence de forces susceptibles de proposer un projet alternatif.
La doctrine de la wilayat al-faqih structure profondément le système politique et réduit les possibilités d’évolution rapide.
L’arrivée de Mojtaba Khamenei
La désignation de Mojtaba Khamenei comme guide suprême reflète cette logique de continuité. Soutenu par les courants conservateurs et par les cercles militaires, il apparaît comme un compromis imposé dans un contexte de guerre.
Cette succession confirme l’orientation conservatrice du régime et réduit les perspectives d’ouverture politique à court terme.
Pour certains observateurs, cette évolution pourrait également limiter la capacité du pays à adapter sa diplomatie aux transformations du système international.
Israël face au coût de la guerre
En Israël, le conflit suscite également des interrogations. Plusieurs médias occidentaux ont décrit cette confrontation comme la guerre de Benjamin Netanyahou, un projet stratégique qu’il évoque et sur lequel il travaille depuis des décennies.
Les attaques iraniennes ont toutefois mis en évidence certaines limites du système de défense israélien. Le Dôme de fer, souvent présenté comme un bouclier efficace, n’a pas empêché des destructions importantes dans plusieurs villes, notamment Tel-Aviv et Haïfa.
Le bilan humain, marqué par des centaines de morts et de blessés, a profondément marqué l’opinion publique.
Par ailleurs, les coûts financiers de la guerre augmentent rapidement. Les missiles d’interception et les opérations militaires représentent des dépenses considérables qui se chiffrent déjà en milliards de dollars.
Les tensions politiques en Israël
La durée du conflit pourrait également avoir des conséquences politiques internes. Le chef d’état-major de l’armée israélienne a reconnu que la guerre pourrait se prolonger et influencer durablement l’avenir du pays.
Dans ce contexte, une partie de la population pourrait se montrer de plus en plus critique face à un conflit dont les bénéfices restent incertains.
La situation politique de Benjamin Netanyahou, déjà fragile, pourrait être affectée si la guerre s’installe dans la durée sans résultat décisif.
Les calculs géopolitiques de Washington
Du côté américain, la stratégie de Donald Trump semble également guidée par des considérations géopolitiques plus larges.
La Maison-Blanche pourrait chercher à éviter un enlisement militaire comparable à celui d’autres conflits récents. Les services de renseignement américains estiment que l’utilité stratégique de la guerre pourrait être limitée et excluent pour l’instant l’envoi de troupes terrestres en Iran.
L’hypothèse privilégiée resterait celle d’opérations ciblées, notamment des actions commando visant des installations stratégiques.
Dans ce contexte, plusieurs signaux laissent penser qu’une reprise des négociations pourrait être envisagée.
Une guerre inscrite dans les équilibres globaux
Pour Washington, ce conflit répond également à des objectifs plus vastes. Il s’inscrit dans une compétition stratégique globale, notamment face à la Chine.
La pression exercée sur les routes énergétiques et sur les infrastructures pétrolières iraniennes peut être interprétée comme un moyen indirect de limiter l’accès de Pékin à certaines ressources.
Dans le même temps, la réduction de la puissance iranienne permettrait de rassurer les alliés régionaux des États-Unis sans provoquer un effondrement total du régime iranien, qui continuerait à jouer un rôle d’épouvantail dans la région entretenant le parapluie américain.
Un bilan encore incertain
Les appréciations divergent quant au résultat réel de cette guerre. Certains observateurs estiment que les objectifs initiaux n’ont pas été atteints et que la stratégie américaine a été ajustée à plusieurs reprises face aux réalités du terrain.
Donald Trump, pour sa part, affirme que les États-Unis ont atteint leurs objectifs et démontré leur supériorité militaire.
Au-delà de ces divergences, un autre facteur entre en ligne de compte : la politique intérieure américaine. Les élections de mi-mandat prévues en novembre constituent un enjeu important pour l’administration.
Dans ce contexte, la gestion du conflit pourrait également être influencée par des considérations électorales.
Quelle que soit son issue, cette guerre apparaît déjà comme un moment charnière pour la région et pour l’équilibre stratégique mondial.