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L’Algérie dans la politique étrangère espagnole Omission discursive ou changement de paradigme ? 2/2 Par Mohamed Benabdelkader
Avec le Maroc, le ton hyper-positif et assertif (…) affirme la solidité partenariale ainsi que la continuité et la dynamique institutionnelle « que viennent illustrer et dynamiser les réunions de haut niveau »
Dans la première partie de cette chronique, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader a interrogé l’absence criante de l’Algérie parmi les priorités géopolitiques brandies par Pedro Sanchez à l’ouverture de la Conférence des Ambassadeurs, en janvier dernier. Loin d’être un simple lapsus rhétorique, cette omission trahit un basculement paradigmatique dans la vision espagnole des glissements majeurs dans l’ordre international, une grille de lecture amplement déployée dans la nouvelle Stratégie de politique étrangère de Madrid.

Mohamed Benabdelkader
Cette omission discursive de Sanchez trouve une illustration éloquente et programmatique dans le rapport « Stratégie d’action extérieure de l’Espagne 2025-2028 », qui formalise dans un document officiel de l’Etat la recomposition du voisinage sud de l’Europe. Antérieur au discours de Sánchez, ce document trace déjà la voie de cette absence remarquée de l’Algérie dans les priorités affichées de la politique étrangère de l’Espagne, reléguant les relations algéro-espagnoles à un arrière-plan conditionnel. Il matérialise ainsi le non-dit discursif en une feuille de route normative.
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Analysons cet extrait du chapitre intitulé « Maghreb et Moyen Orient : le pari de la paix et de la stabilité dans notre voisinage » : un des axes majeurs du rapport, disponible sur le site du ministère des Affaires Etrangères, Union Européenne et Coopération :
Les relations bilatérales avec le Maroc n’ont jamais été aussi bonnes, portées par une coopération renforcée dans tous les domaines, que viennent illustrer et dynamiser les réunions de haut niveau. Parallèlement, l’Espagne continuera d’œuvrer au renforcement d’une relation mutuellement bénéfique avec l’Algérie, fondée sur des liens profonds et une amitié historique entre nos deux peuples”
Soulignant la différence entre le traitement réservé au Maroc et celui accordé à l’Algérie, la nouvelle stratégie d’action extérieure de l’Espagne pour la période 2025-2028, illustre parfaitement le contraste asymétrique dans le traitement réservé à ces deux voisins maghrébins, en termes du ton, de qualification et d'engagement.
Le Maroc : un apogée référentiel
Avec le Maroc les relations bilatérales ne sont pas seulement valorisées comme bonnes, mais comme n’ayant jamais été aussi bonnes. L’emploi de l’hyperbole superlative « jamais » marque ici une rupture chronologique avec l’histoire bilatéral hispano-marocaine étendue dans le temps et profondément ancrée dans des cycles conflictuels et coopératifs, transformant le présent en un apogée référentiel, d’une exemplarité remarquable. Cette référence absolue au passé « jamais » ne relativise pas, mais absolutise les relations actuelles avec le Maroc, de manière à minimiser les aspects positifs passés, effacer le passif conflictuel lourd, et établir explicitement une comparaison superlative avec le passé, positionnant les relations actuelles comme un sommet historique relatif à toutes les périodes antérieures.
Cette expression superlative « nunca han estado tan buenas » hiérarchise le temps, le présent surpasse absolument tout antérieur, transformant l’histoire en échelle de référence. Elle ne nie pas les bons moments passés, mais les relativise comme inférieurs, sacralisant la phase post-2022 comme norme future. Cela ancre une trajectoire ascendante, où le passé sert de contrepoint valorisant le présent. Ce cadrage relatif au passé oriente les attentes, il engage l’Espagne à maintenir cet apogée pour éviter une déchéance historique implicite. Pour le Maroc, il signale une irréversibilité, pour les rivaux régionaux, il impose une hiérarchie figée. Ainsi, la relativisation historique devient un levier de promotion stratégique.
Outre le ton hyper-positif et assertif, rare en diplomatie officielle, proclamant un pic historique perçu et assumé, les qualificatifs concrets et dynamiques : « coopération renforcée dans tous les domaines, que viennent illustrer et dynamiser les réunions de haut niveau » affirment la totalité thématique « tous les domaines », la solidité partenariale « coopération renforcée » ainsi que la continuité et la dynamique institutionnelle « « que viennent illustrer et dynamiser les réunions de haut niveau » Le verbe « dynamiser » souligne une implication active, dans laquelle aussi bien l’Espagne que le Maroc investissent énergie et ressources, pour amplifier et promouvoir cette relation. C’est un partenariat vivant, consolidé et en expansion.
L’Algérie : un statu quo de façade
Face à l’Algérie, le document stratégique adopte une rhétorique protocolaire de continuité institutionnelle, sans annoncer de perspectives concrètes ou d’initiatives novatrices, contrastant avec l’éloge hyperbolique réservé au Maroc : « Parallèlement, l’Espagne continuera d’œuvrer au renforcement d’une relation mutuellement bénéfique avec l’Algérie, fondée sur des liens profonds et une amitié historique entre nos deux peuples. », le ton prudent et conditionnel sans constat d’acquis, ni affirmation de succès. Les qualificatifs abstraits et généraux : « mutuellement bénéfique » évoquent un potentiel à réaliser, pas une réalité établie. La formule « amitié historique entre nos deux peuples » semble introduire une nuance stratégique clé : elle distingue les liens sociohistoriques et de proximité géographique, présumés amicaux et durables, des relations gouvernementales, potentiellement plus transactionnelles ou tendues. Cette expression relègue les interactions intergouvernementales au second plan, celui d’un statu quo préservant une façade positive, mais qui peine à engager les deux États dans une réconciliation explicite.
Tel est le positionnement de l’Algérie dans la perspective diplomatique espagnole, aucun constat positif sur le présent, aucune réorientation concrète pour l’avenir, juste une continuité inertielle face à Rabat comme pivot dynamique. Un choix géopolitique hiérarchisant explicitement les priorités maghrébines, par le biais d’un parallélisme qui semble un peu artificiel, le mot « Parallèlement » tente de mettre les deux voisins du sud sur le même plan, mais le contraste saute aux yeux : un partenaire stratégique fiable et engagé contre un fournisseur fonctionnel et dépriorisé.
Il convient de signaler pour mieux comprendre ce positionnement, que dans le même rapport on trouve sous le titre « Notre environnement stratégique » un paragraphe précédent qui inscrit l’Algérie comme un facteur de risque pour l’Espagne, dont la position géographique est présentée comme :
« un atout majeur dans la mesure où notre vaste façade maritime nous relie aux routes commerciales mondiales ; mais elle pose également d’importants défis. À moins de 4 000 kilomètres de la péninsule Ibérique, des conflits gelés et des tensions latentes persistent – depuis l’Ukraine jusqu’au Moyen-Orient – tandis que les foyers d’instabilité se multiplient au Sahel, la région du monde avec la plus forte concentration d’attaques terroristes, ainsi qu’au Nigeria et en Algérie, deux de nos principaux fournisseurs d’énergie, “
Ce constat place explicitement l’Algérie dans un contexte de risque et d’instabilité régionale, aux côtés du Sahel et du Nigeria. Cela a une signification claire en termes de fiabilité perçue du partenaire algérien par Madrid, qui n’est pas cité comme un acteur stabilisateur ou un partenaire fiable dans la région, contrairement au Maroc, décrit ailleurs comme un pilier de stabilité et de coopération renforcée, voire un allié indispensable.
Un traitement purement sécuritaire
L’Algérie est donc placée dans le même contexte que le Sahel (plus forte concentration mondiale d’attaques terroristes en 2025), le Nigeria (instabilité chronique : Boko Haram, conflits ethniques, insécurité pétrolière dans le delta). Cela implique que l’Espagne perçoit l’Algérie comme exposée (ou contributrice) à ces dynamiques d’instabilité, plutôt que comme un rempart contre elles.
Certes, l’Algérie est reconnue comme l’un des « principaux fournisseurs d’énergie » (avec le Nigeria), mais cette reconnaissance est immédiatement contextualisée dans un paragraphe sur les risques et la nécessité de diversification (soulignée à plusieurs reprises dans le document)
On sous-entend que si l’approvisionnement gazier algérien conserve une valeur stratégique majeure pour l’Espagne, sa fragilité potentielle – liée à l’instabilité du Sahel frontalier, aux tensions internes et à son instrumentalisation politique en 2022 – en limite la fiabilité à long terme. Cela contraste avec la perception diplomatique du Maroc engagé dans une coopération renforcée et sans mention de risques.
Le traitement accordé à l’Algérie dans le document est purement analytique et sécuritaire : un pays voisin qui fait partie des « foyers d’instabilité » potentiels, qui « pourraient s’intensifier » et impacter directement la sécurité et la prospérité espagnoles, ce qui renforcera par la suite l’omission stratégique remarquée dans le discours de président Sanchez. L’Algérie existe comme réalité incontournable (énergie, proximité), mais elle n’est pas encore un voisin constructif au même titre que le Maroc, acteur principal pour la stabilité sud, et donc elle n’est pas traitée comme un partenaire de confiance prioritaire pour bâtir le voisinage pacifique et prospère. À Madrid le discours diplomatique officiel place Alger en seconde zone, en mode « on essaie de faire mieux, mais sans illusions ». Un fournisseur voisin à gérer prudemment, sans célébration ni projection ambitieuse.