Le Golfe aujourd’hui : ce que Mohammed VI avait anticipé… se produit – Par Abdelhamid Jmahri

Le Golfe aujourd’hui : ce que Mohammed VI avait anticipé… se produit – Par Abdelhamid Jmahri

Le Roi Mohammed VI au Sommet Maroc-Conseil de Coopération du Golfe d’avril 2016

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À mesure que la guerre s’installe dans le Golfe, certaines déclarations passées prennent une résonance particulière. Les positions exprimées depuis plusieurs années par le Maroc, au plus haut niveau de l’État, apparaissent aujourd’hui comme le fruit d’une lecture stratégique de long terme, fondée sur une analyse géopolitique attentive de la région et de ses équilibres. Abdelhamid Jmahri revient sur ces positions qui permettent de comprendre comment le Royaume articule principes, intérêts, solidarité et anticipation dans un contexte international marqué par l’instabilité.

Abdelhamid Jmahri

Lecture stratégique d’une position marocaine

Personne n’aime la guerre. Et celui qui n’a rien à y gagner, comme le Maroc, a sans doute plus de raisons que d’autres de la détester. C’est précisément ce qui rend l’examen de ses dynamiques plus rigoureux.

Il arrive qu’une simple phrase suffise à exprimer une position morale face à la guerre, au nom de l’éthique universelle, d’un principe religieux, du droit international ou de la légitimité internationale. Mais analyser la guerre, en comprendre les prémices avant même ses conséquences et ses effets, exige de s’arrêter longuement sur l’ensemble des éléments qui composent ses équations.

Ces équations sont celles que la guerre produit ou celles qui, en amont, produisent la guerre.

La doctrine marocaine contient suffisamment d’éléments pour décrypter cette équation. L’essentiel  de ces éléments remonte à au moins une décennie.

Je pense particulièrement aux mises en garde que le roi du Maroc Mohammed VI exprimait il y a dix ans face à certains développements redoutés. En pleine guerre qui embrase le Moyen Orient, il serait déplacé de réduire la position que le souverain a exprimé à l’époque à une simple déclaration noble, éthique et pragmatique qui associe principe et intérêt dans une formule juste, profonde et responsable : « La sécurité du Golfe fait partie de notre sécurité, et inversement. »

En temps de paix, une telle formule porte davantage une charge émotionnelle qu’une dimension sécuritaire ou militaire. Mais en temps de guerre, elle acquiert une portée existentielle et stratégique. Elle domine naturellement la lecture des événements actuels, même si une analyse complète doit également intégrer de nombreux éléments qui dépassent ce principe.

Il convient auparavant de restituer à cette position toute son amplitude et toute la portée qu’elle mérite.

Une solidarité fondée sur la raison géopolitique

Les positions exprimées par le Maroc, d’abord par le Roi puis par la diplomatie marocaine, et réaffirmées ensuite lors de réunions de la Ligue arabe, ne sont pas seulement dictées par les liens de fraternité, d’histoire et d’amitié ancienne entre le Royaume du Maroc et les États du Golfe réunis au sein de leur Conseil de coopération (CCG).

Elles sont aussi et surtout guidées par une rationalité stratégique et une appréciation géopolitique solide, fondées sur une lecture fine de la région et de ses transformations, ainsi que de leurs interactions avec les fluctuations de l’ordre international.

Le Maroc n’a donc pas attendu la guerre actuelle pour formuler et affirmer ces positions.

Cette précisin permet de sortir ces positions du registre de l’émotion — qu’elle soit religieuse, historique ou nationale — pour les inscrire dans celui de l’analyse rationnelle, capable de lire avec lucidité la carte géopolitique et d’anticiper les défis du présent et de l’avenir, à partir des conséquences de la guerre mais aussi de signes précurseurs qui, à l’époque, n’avaient pas toujours retenu l’attention.

L’émotion était bien présente, sincère sans aucun doute. La fraternité aussi. Mais en arrière-plan des échanges téléphoniques dès le début de la guerre actuelle entre le Roi du Maroc et les dirigeants des États du Golfe se manifestait surtout la volonté de réactualiser la solidarité à la lumière de ce que la guerre venait révéler, en nous ramenant à une lecture globale qui dépasse la seule dimension sécuritaire immédiate.

Car ce lien sécuritaire repose d’abord sur l’attachement aux mêmes valeurs et aux mêmes principes, sur des orientations constructives communes, ainsi que sur une « convergence des points de vue concernant les questions communes ». Cela signifie une unité d’analyse et une unité d’orientation qui vont bien au-delà d’une simple coordination politique dictée par les circonstances et les conjonctures.

Des anticipations d’une étonnante actualité

En revenant au discours royal prononcé il y a dix ans (avril 2016) par le roi devant ses pairs du CCG, on y retrouve de nombreux éléments d’analyse, mais aussi des anticipations concernant ce qui pourrait se produire si les États du Golfe devenaient la cible d’attaques. Sachant que la position marocaine repose sur l’idée d’une interdépendance sécuritaire entre le Maroc et les États arabes du Golfe, en particulier ceux du Conseil de coopération.

Cette interdépendance constitue une condition essentielle de l’équilibre du monde arabe dans son environnement moyen-oriental, dans l’espace afro-asiatique et à l’échelle mondiale.

Le partenariat Maroc- Etats du Golfe, ancien sur le plan historique, repose également sur des données concrètes et décisives dans la régulation des relations internationales. Parmi celles-ci figurent la défense de l’intégrité territoriale, la préservation de la sécurité nationale et la confrontation aux menaces extérieures.

Ces principes se traduisent notamment par la notion de « défense commune », consacrée par un accord signé lors du sommet Maroc-CCG d’avril 2016.

Sur le terrain, ils se sont déjà matérialisés à travers la participation du Maroc à la coalition arabe au Yémen, dirigée par l’Arabie saoudite, face aux rebelles houthis d’Ansar Allah en mars 2015, dans le cadre de l’opération « Tempête décisive ». Le Maroc avait alors engagé des avions de combat dans les opérations et s’était déclaré prêt à renouveler cette participation dans le cadre de la « défense légitime de l’intégrité des États visés ».

Bien que les tensions de l’époque aient été d’une intensité bien moindre que celles que connaît aujourd’hui la région, l’analyse formulée alors s’est confirmée et la vision royale exprimée il y a dix ans s’est révélée remarquablement solide.

La crise du Golfe avec le Qatar, en juin 2017, en constitue un autre exemple marquant. À cette époque, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte avaient rompu leurs relations avec Doha et imposé un blocus, l’accusant notamment de soutenir des groupes qualifiés de « terroristes », de soutenir les Frères musulmans et de se rapprocher de l’Iran.

Ces contextes, d’hier et d’aujourd’hui, confèrent aux propos du Roi un relief particulier. Les voici : « Nous respectons la souveraineté des États et nous respectons leur droit à établir et à développer les relations qu’ils souhaitent avec les partenaires de leur choix. Nous ne sommes pas là pour nous juger mutuellement sur nos choix politiques et économiques. »

Dans cette affaire, le Roi avait choisi une approche fondée sur la retenue et le refus de s’inscrire dans les rivalités entre États du Golfe. Il avait notamment anticipé :

« Cependant, de nouvelles alliances peuvent apparaître, susceptibles de provoquer des divisions et de redéfinir les équilibres dans la région. Il s’agit en réalité de tentatives d’alimenter la discorde et de créer un nouveau chaos qui n’épargnera aucun pays et aura des répercussions graves, non seulement pour la région mais aussi pour la situation mondiale. »

C’est dans cette perspective qu’il convient de rappeler et de souligner plusieurs éléments qui ressortent avec force lorsqu’on relit à la lumière aujourd’hui les analyses formulées à l’époque :

  • La région arabe vit la conjoncture actuelle après avoir déjà traversé une période marquée par des tentatives de changement de régime et de fragmentation d’États, comme en Syrie, en Irak ou en Libye.
  • Un nouvel automne catastrophique semble se profiler, visant à mettre la main sur les richesses des pays arabes encore épargnés.
  • Une nouvelle phase de désordre pourrait émerger, sans épargner aucun pays.
  • Ce désordre annoncerait des répercussions graves pour l’ensemble de la région.
  • Il aurait également des conséquences au-delà du Moyen-Orient, affectant l’équilibre global.

Une lecture anticipée des alliances

Depuis le déclenchement de la guerre, une question centrale s’est imposée : quelle serait la position des États du Golfe dans ce conflit. Il apparaît désormais clairement que les deux camps en confrontation cherchent à entraîner ces pays dans une implication directe.

D’un côté, l’Iran procède à des frappes directes et intensives contre les États qui avaient participé au sommet d’avril 2016 — à l’exception du Maroc — c’est-à-dire les pays du Golfe et la Jordanie. L’objectif serait d’exercer une pression sur le tandem Trump-Netanyahou afin de les contraindre à mettre fin à la guerre, en ciblant ce que Téhéran considère comme le maillon le plus vulnérable : le maillon du Golfe. Il s’agirait également de compenser l’impossibilité de frapper simultanément les États-Unis et Israël.

De l’autre côté, Donald Trump et Benjamin Netanyahou poussent vers une implication directe de ces États dans la guerre. Une telle évolution leur offrirait la possibilité de se retirer au moment jugé opportun, laissant les pays du Golfe engagés dans un affrontement brutal contre l’Iran, susceptible de rappeler le spectre de la guerre Iran-Irak.

 Ces schémas étaient déjà présents dans la réflexion royale en 2016 lorsque le souverain avait appelé à fonder le partenariat sur des bases géopolitiques décisives, parmi lesquelles :

L’affirmation que le Maroc est « libre dans ses décisions et ses choix et n’est la réserve ou le protectorat d’aucun pays » : Cette déclaration constituait une affirmation claire de la souveraineté nationale, aussi bien vis-à-vis des adversaires que des alliés.

La diversification des partenariats, sur les plans politique, stratégique et économique : Dans ce cadre s’inscrivait la visite en Russie, qui avait permis d’élever les relations maroco-russes au rang de partenariat stratégique approfondi. Des dynamiques similaires avaient également été engagées avec l’Inde et la République populaire de Chine.

Le discours insistait explicitement sur la perspective de la décennie suivante et appelait à renouveler sans attendtre le contrat stratégique avec les partenaires sur la base de paramètres clairement définis, afin d’encadrer les relations pour les décennies à venir.

Le coût de la guerre

Alors même que la guerre n’en est qu’à ses débuts, il apparaît déjà clairement qui en assumera le coût. Comme cela a souvent été le cas dans l’histoire régionale, les États du Golfe risquent d’en payer le prix.

Là encore, le discours royal adressé aux rois et aux princes du Golfe avait été explicite sur ce point :

« Nos frères du Golfe supportent les coûts et les conséquences des guerres successives que connaît la région. » Et pas seulement financiers.

L’histoire des conflits au Moyen-Orient en fournit de nombreux exemples. La guerre en Irak et les événements qui ont suivi ont favorisé l’émergence d’un terrorisme international et régional dont les répercussions ont touché non seulement la région mais également les États-Unis et l’Europe, notamment depuis septembre 2001. Ce cycle continue aujourd’hui et pourrait encore se répéter.

Le coût de ces guerres comporte plusieurs dimensions.

Il y a d’abord le coût financier direct. L’administration Trump a ainsi obtenu de l’Arabie saoudite des investissements estimés à 600 milliards de dollars, ainsi que des accords de défense d’une valeur de 460 milliards de dollars.

En mai 2025, le Qatar et les États-Unis ont annoncé d’importants accords économiques et militaires. La Maison Blanche a évoqué un volume d’échanges économiques dépassant 1 200 milliards de dollars. Ces engagements comprennent notamment des contrats de défense d’environ un milliard de dollars pour l’acquisition de systèmes anti-drones, un accord de 200 milliards de dollars pour l’achat d’avions Boeing, ainsi que d’autres investissements dans le domaine de la défense.

Une période critique pour le monde arabe

Mais le coût de la guerre ne se limite pas à l’aspect financier. Il comporte également des conséquences économiques plus larges pour l’ensemble de la région et pour les pays du Golfe. À cela s’ajoute un coût stratégique encore plus lourd, contre lequel le roi du Maroc avait précisément mis en garde.

La question centrale demeure alors la suivante : qui pourra garantir la stabilité future de ces États face à un Iran dont la configuration politique de demain reste incertaine ?

Le bilan des pertes ne leur serait guère favorable sans une garantie géopolitique extérieure. Dans ce contexte, la présence des États-Unis dans la région demeure un facteur incontournable. Certains observateurs évoquent d’ailleurs une « rupture claire en faveur d’Israël », ce qui pourrait signifier un rééquilibrage stratégique susceptible de se faire au détriment des États du Golfe.

D’où l’importance d’assurer une réponse collective, de préparer l’après-crise et de consolider une position arabe commune, notamment à travers le renforcement de l’alliance Maroc-Etats du CCG fondée sur la modération, la défense et la diplomatie, face aux dynamiques de chaos ou d’expansion quelles qu’en soient les origines.

La position du roi du Maroc repose également sur un principe clair : le soutien total aux États du Golfe dans toutes les mesures légitimes qu’ils jugeront nécessaires pour préserver leur sécurité et la tranquillité de leurs citoyens.

Cette position peut impliquer une participation à des dispositifs de défense et de sécurisation, mais non à des opérations offensives — une distinction que les États du Golfe eux-mêmes abordent avec prudence.

La formulation choisie par le Maroc n’est pas anodine. Elle évoque des mesures envisagées sous l’angle du droit, de la légitime défense et de la nature des moyens utilisés.

Il ne fait guère de doute que le communiqué publié par le Cabinet royal a été attentivement lu par les États auxquels il s’adresse, mais aussi par l’État considéré comme agresseur et par l’ensemble des parties impliquées dans le conflit.

Et au terme de ces rappels, la conclusion qui se dégage du discours a la clarté d’un truisme : le monde arabe traverse une phase particulièrement difficile.

Les crises qui frappent certains pays ne constituent pas des exceptions isolées. Elles s’inscrivent dans des dynamiques programmées qui visent, d’une manière ou d’une autre, l’ensemble de la région.

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