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Le pari perdu de l’Occident sur la révolution iranienne : de Neauphle-le-Château à Téhéran – Par Hassan Zakariaa
Le futur président iranien Hassan Rohani (au fond, deuxième à droite, avec un turban et des lunettes) est vu parmi les compagnons du leader de l'opposition en exil, l'ayatollah Ruhollah Khomeiny (au centre, barbe blanche), sortant de sa villa à Neauphle-Le-Château, près de Paris, le 31 janvier 1979, avant d'embarquer dans un « Jumbo Jet » d'Air France à destination de Téhéran. (Photo AFP)
Par Hassan Zakariaa
Près d’un demi-siècle après la révolution iranienne, le village français de Neauphle-le-Château reste associé à l’un des épisodes les plus paradoxaux de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient. C’est depuis cette petite commune des Yvelines que l’ayatollah Rouhollah Khomeini orchestra les derniers mois de la révolution qui renversa le chah d’Iran en 1979. Derrière cette page d’histoire se dessine aussi une réalité géopolitique plus complexe : l’abandon du chah par l’administration américaine de Jimmy Carter et l’accueil déterminant offert par la France à Khomeini. Washington et Paris pensaient accompagner une transition politique contrôlée. Ils contribuèrent, en réalité, à installer au pouvoir un régime qui allait rapidement se retourner contre eux.
Photographie prise le 10 octobre 1978 - l'ayatollah Khomeiny assis dans son jardin à Neauphle-Le Château, près de Paris, quelques mois avant son retour triomphal en Iran pendant la révolution islamique.
Un village français au cœur de la révolution iranienne
Neauphle-le-Château, paisible commune des Yvelines située à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Paris, n’aurait probablement jamais attiré l’attention du monde entier sans l’arrivée d’un exilé particulier à l’automne 1978 : l’ayatollah Rouhollah Khomeini.
À l’époque, ce dignitaire religieux chiite vivait en exil depuis plusieurs années. Opposant déclaré au régime du chah Mohammad Reza Pahlavi, il avait déjà été expulsé de Turquie puis accueilli en Irak. Mais lorsque Bagdad décida à son tour de l’éloigner sous la pression de Téhéran, Khomeini chercha un nouveau refuge.
Une version veut que la France s’est imposée comme l’option la plus accessible, le territoire français aurait été l’un des rares pays où un citoyen iranien pouvait se rendre sans visa à cette époque. En vérité, dans la France des ces années-là, beaucoup d’opposant iraniens, notamment ceux de l'Organisation des moudjahiddines du peuple iranien, Mujaheddin-e-Khalq (extrême gauche islamique) et du parti communiste iranien Tudeh, s’activaient, sous l’œil bien veillant des autorités, contre le régime autocratique du chah qui s’appuyait sur la redoutable police politique, la SAVAC. Une alliance contre nature qui allait leur couter cher après l’instauration de la république islamique d’Iran.
L’une des figures emblématiques de l’opposition iranienne en exil, Abolhassan Banisadr sera le premier président, pour une année, de la république islamique, avant de repartir une nouvelle fois en exil en France. Ni Tudeh ni Khalq, plutôt démocrate, ce fils d’un ayatollah, va se retrouver naturellement proche de Khomeiny. C’est lui, selon l’agence française AFP, qui aurait envisagé d’héberger l’ayatollah en région parisienne, à Cachan. Mais une autre solution apparut rapidement : une maison familiale située à Neauphle-le-Château fut mise à sa disposition par des proches de son entourage. Mais l’autorité politique en France n’est certainement pas étrangère à ce choix.
Village résidentiel de 3 300 habitants, un lieu discret de la banlieue parisienne, Khomeiny le transforme d’octobre 1978 à janvier 1979 en quartier général politique de la révolution iranienne.
Un centre stratégique de communication révolutionnaire
Pour les habitants du village, la présence de cet exilé singulier provoqua rapidement une agitation inhabituelle. André, ancien ingénieur aujourd’hui âgé de plus de quatre-vingts ans, se souvient encore de la manière dont les habitants découvrirent leur nouveau voisin.
Un soir, expliquait-il, les informations télévisées annoncèrent qu’un ayatollah iranien venait de s’installer dans la commune. Dès le lendemain, journalistes, militants et visiteurs commencèrent à affluer.
Les rues habituellement tranquilles furent rapidement envahies par les véhicules de presse et les délégations venues du monde entier. De nombreux étudiants iraniens installés en Europe, notamment en Allemagne, se rendaient régulièrement dans le village pour rencontrer le chef religieux.
Depuis cette maison des Yvelines, Khomeini organisa méthodiquement la mobilisation contre le régime du chah. L’un de ses principaux outils fut la communication. Des discours étaient enregistrés, copiés sur des cassettes audio puis envoyés clandestinement en Iran. Ces enregistrements circulaient dans les mosquées et les universités, alimentant un mouvement de contestation déjà puissant.
Ainsi, à près de 5 000 kilomètres de Téhéran, une petite commune française devint l’un des centres nerveux de la révolution iranienne.
Le pari occidental et l’abandon du chah
Cet épisode ne peut être compris sans replacer l’événement dans son contexte géopolitique. Depuis des décennies, le chah Mohammad Reza Pahlavi était considéré comme l’un des principaux alliés de l’Occident au Moyen-Orient. L’Iran constituait alors un pilier stratégique de la politique américaine dans la région.
Pourtant, à la fin des années 1970, l’administration américaine du président Jimmy Carter adopta une attitude de plus en plus distante à l’égard du régime iranien. Sous l’effet de la pression internationale sur les droits de l’homme et face à la montée de la contestation interne, Washington prit progressivement ses distances avec son allié.
Cette évolution fut perçue par de nombreux historiens comme un moment décisif. Privé d’un soutien politique clair, le chah se retrouva de plus en plus isolé. Lorsque les manifestations se multiplièrent en Iran en 1978, les États-Unis hésitèrent sur la conduite à tenir.
Cette hésitation contribua à affaiblir un régime déjà fragilisé.
Au début de l’année 1979, alors que le régime du chah Mohammad Reza Pahlavi vacillait sous la pression de la révolution, l’administration du président américain Jimmy Carter dépêcha secrètement à Téhéran le général américain Robert E. Huyser, vice-commandant des forces de l’OTAN en Europe. Officiellement chargé de maintenir la cohésion de l’armée iranienne et de protéger les équipements militaires américains, Huyser mena une série de consultations avec les chefs militaires du pays.
Selon de nombreux témoignages et analyses historiques, il les aurait surtout encouragés à éviter toute intervention militaire directe pour sauver la monarchie ou organiser un coup d’État. Cette orientation contribua à la décision décisive de l’armée iranienne de proclamer sa neutralité le 11 février 1979, un choix qui précipita l’effondrement du régime impérial et ouvrit la voie à la prise de pouvoir par la révolution menée par l’ayatollah Khomeini. Cet épisode demeure l’un des symboles de l’ambiguïté de la politique américaine à la fin du règne du chah.
La France, plateforme de la révolution

Photo prise le 1er février 1979 à l'aéroport de Téhéran du leader révolutionnaire Ayatollah Ruhollah Khomeini (au centre) entouré de journalistes après avoir quitté le Boeing 747 d'Air France qui l'avait ramené de son exil en France à Téhéran. L'Iran s'apprête à acheter cet avion, a annoncé un journal gouvernemental le 29 janvier 2006. (Photo AFP°
Pendant ce temps, en France, Khomeiny bénéficiait d’une liberté d’action exceptionnelle. Les autorités françaises assurèrent sa protection et tolérèrent l’intense activité politique qui se déroulait autour de sa résidence.
La maison de Neauphle-le-Château devint ainsi un lieu de rencontre permanent pour les opposants iraniens, les intellectuels et les journalistes.
La présence de Khomeiny en France offrit également au chef religieux une tribune médiatique mondiale. Des dizaines de journalistes occidentaux se rendaient régulièrement dans le village pour l’interroger.
Chaque déclaration était immédiatement relayée par les grandes chaînes de télévision et les agences internationales. Cette visibilité transforma Khomeiny en figure centrale de l’opposition iranienne.
Lorsque le chah quitta finalement l’Iran en janvier 1979, le retour de Khomeiny fut préparé depuis la France.
Le 1er février 1979, il quitta l’aéroport d’Orly à bord d’un avion affrété pour rejoindre Téhéran. À bord de l’appareil se trouvaient des dizaines de journalistes et d’observateurs issus du monde académique, culturel et associatif. Cette présence massive constituait aussi une garantie de sécurité pour le vol.
L’organisation du départ et la protection du voyage illustrent le rôle indirect mais déterminant joué par la France dans le processus révolutionnaire.
Quelques heures plus tard, l’avion atterrissait à Téhéran devant une foule immense venue accueillir le chef religieux.
Une révolution qui se retourne contre ses parrains
Le pari des puissances occidentales reposait alors sur l’idée qu’une transition politique pourrait émerger en Iran après la chute du chah. Beaucoup pensaient que Khomeiny exercerait surtout une influence morale ou religieuse.
La réalité fut tout autre.
Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau régime mit en place une République islamique fondée sur le principe du pouvoir religieux. Rapidement, les relations avec l’Occident se détériorèrent.
Quelques mois plus tard, la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran marqua une rupture spectaculaire entre l’Iran et les États-Unis.
L’Occident découvrait alors que le mouvement qu’il avait contribué à laisser émerger se retournait désormais contre lui.
Mémoire locale et traces d’histoire
À Neauphle-le-Château, cet épisode reste aujourd’hui inscrit dans la mémoire collective. Pour certains habitants, la présence de Khomeiny fut un événement presque irréel. D’autres la considèrent comme un simple épisode passager dans l’histoire du village.
Le lieu où se trouvait la maison qui servait de quartier général n’existe plus. Le bâtiment fut détruit lors d’une explosion en février 1980, peu après la révolution.
Aujourd’hui, seules quelques commémorations rappellent encore ce passé. Chaque année, des visiteurs se rendent sur le terrain où Khomeiny priait et rencontrait ses partisans.
À Téhéran, une rue porte toujours le nom de Neauphle-le-Château, rappel discret du rôle inattendu joué par ce village français dans l’histoire de la révolution iranienne. (H Z avec AFP)