International
Lecture marocaine de la guerre au Moyen-Orient : symboliques et lois géopolitiques - Par Abdelhamid Jmahri
Un livreur roule à moto sur une route derrière un grand panache de fumée qui s'élève à la suite d'une explosion dans la zone industrielle de Fujairah, aux Emirats Arabes Unis, le 3 mars 2026. (Photo Fadel Senna – AFP)
Au-delà des frappes et des calculs militaires, la guerre en cours au Moyen-Orient charrie des symboliques religieuses, des références littéraires et des équilibres géopolitiques complexes. Vue depuis le Maroc par Abdelhamid Jmahri, elle révèle des priorités diplomatiques claires, articulées autour de la souveraineté des États arabes et de la stabilité régionale

Abdelhamid Jmahri
Des symboliques religieuses aux résonances profondes
Il n’est peut-être pas venu à l’esprit du président américain Donald Trump, en décidant de frapper l’Iran dans la nuit du dixième jour du Ramadan, que cette date revêt, dans l’imaginaire chiite, une charge symbolique particulière. Elle renvoie notamment au décès de Khadija, Mère des croyants, que Dieu l’agrée, associé dans la narration chiite à « l’année de la tristesse » avec une intensité plus marquée que dans la tradition sunnite.
Le dixième jour du Ramadan évoque une nuit aux résonances karbaliennes, rappelant le moment où l’Imam martyr Hussein ibn Ali reçut les lettres des habitants de Koufa l’invitant à les rejoindre, prélude à la tragédie. Cette mémoire nourrit une sensibilité où la vie devient justification du sacrifice et où les lamentations occupent une place centrale. Il apparaît ainsi que l’impact spirituel de l’histoire demeure puissant au sein de la République islamique d’Iran et qu’il influence fortement le moral des foules religieuses.
Une mise en scène aux accents littéraires
La décision d’éliminer des dirigeants du régime, au premier rang desquels le Guide suprême Ali Khamenei, s’inscrit dans une atmosphère qui rappelle le roman de Gabriel García Márquez, Chronique d’une mort annoncée. Khamenei y apparaît à l’image de Santiago Nasar, menacé d’un meurtre annoncé à l’avance à la suite d’une accusation de viol et d’atteinte à l’honneur.
De manière analogue, les figures jumelles du roman, les deux frères d’Angela, les jumeaux Pablo et Pedro Vicario, trouvent leur écho symbolique dans le duo formé par le président Trump et le Premier ministre Netanyahu, qui ont publiquement évoqué l’éventualité d’une élimination. Dès le 17 juillet dernier, Trump déclarait savoir où se cachait Khamenei et affirmait pouvoir décider du moment et du lieu de sa mort.
Dans la logique du système iranien, l’élimination du Guide aurait représenté une attaque contre l’architecture idéologique et institutionnelle du régime, surtout après l’échec apparemment des tentatives de destruction des installations nucléaires, objet de négociations antérieures.
Deuxième acte d’une guerre séquencée
Ces éléments éclairent le deuxième acte d’un conflit dont le premier épisode, en juin 2025, avait vu l’élimination de dirigeants du Hamas, suivie d’atteintes à la souveraineté d’États arabes, notamment dans le Golfe.
Dans cette nouvelle phase, il était attendu que le « disque dur » du régime, pour reprendre une métaphore numérique, soit visé à travers ses dirigeants. Si l’opération peut rappeler celles menées contre le Hezbollah ou le Hamas, la différence de nature demeure majeure : il s’agit ici d’un État doté d’une géographie politique structurée, et non de milices jihadistes régies par une logique extra-étatique.
La position marocaine : priorité à la souveraineté arabe
Depuis l’extrémité occidentale du monde arabo-musulman, la position marocaine s’articule autour de trois constantes. Le communiqué du ministère des Affaires étrangères condamne d’abord les frappes iraniennes visant le territoire des États arabes du Golfe, les qualifiant de violation flagrante de leur souveraineté et de menace directe pour la stabilité régionale.
Il exprime ensuite la solidarité totale du Maroc avec les pays arabes frères dans les mesures légitimes qu’ils entreprennent pour répondre à ces attaques.
Il est notable que la diplomatie marocaine n’ait pas commenté directement les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, malgré l’existence d’accords tripartites. Le silence observé ne semble ni fortuit ni accidentel, mais reflète une hiérarchisation assumée des priorités, centrée sur la défense de la souveraineté des États arabes et la préservation de l’équilibre régional.
Une solidarité ancrée dans un pacte stratégique
La posture du Maroc trouve l’une de ses principales explications dans la nature même des frappes iraniennes. Celles-ci n’ont pas visé des États du Golfe pris isolément, mais l’ensemble du Conseil de coopération du Golfe. Or, le Royaume est lié à ces pays par un accord de défense commune annoncé à l’issue du sommet d’avril 2016.
Le communiqué du Cabinet royal faisant état des entretiens du Souverain avec les dirigeants des États arabes visés s’inscrit dans cette continuité. Le Roi y a affirmé que la sécurité de ces pays fait partie intégrante de la sécurité du Maroc, réaffirmant ainsi le principe d’indivisibilité sécuritaire entre Rabat et les capitales du Golfe.
L’héritage du sommet maroco-golfique de 2016
Les observateurs se souviennent des orientations tracées par Mohammed VI lors du premier sommet Maroc-Etats du golfe en avril 2016. Le Souverain avait alors souligné que les deux ensembles « partagent les mêmes défis et font face aux mêmes menaces, notamment sécuritaires », et qu’ils convergent sur les grandes questions régionales.
Il avait mis en garde contre l’émergence de nouvelles alliances susceptibles de rebattre les cartes au Moyen-Orient, avec des répercussions potentiellement graves à l’échelle régionale et mondiale. Il avait surtout insisté sur le fait que la défense de la sécurité n’est pas un devoir abstrait mais une responsabilité commune et indivisible, rappelant que les États du Golfe supportent le poids des conflits successifs qui secouent la région.
Une guerre aux effets géopolitiques ambivalents
Les frappes iraniennes contre les pays voisins nourrissent le discours israélien selon lequel les États-Unis et Israël seraient indispensables à la protection des monarchies du Golfe face à la menace iranienne. Du point de vue marocain, les développements à venir pourraient s’avérer décisifs.
En bombardant les États voisins, l’Iran renforce l’image d’un acteur déstabilisateur, alors qu’il cherchait à présenter ces accusations comme des constructions israélo-américaines. Cette situation pourrait favoriser un approfondissement de la coordination régionale et faciliter l’établissement de relations entre Israël et certains États encore hésitants, un scénario que Téhéran tentait d’empêcher depuis le 7 octobre 2023.
La question du Sahara dans l’équation régionale
Pour le Maroc, l’affaiblissement de l’Iran représente un élément favorable dans le dossier du Sahara. Rabat a rompu ses relations avec Téhéran en raison du soutien apporté au Polisario. Si l’Iran sort affaiblie de cette guerre, l’axe constitué contre l’intégrité territoriale du Royaume pourrait se fragiliser.
Dans cette hypothèse, et avec un renforcement de la présence américaine, allié majeur du Maroc sur cette question, dans l’arc des crises, de l’océan Atlantique à l’Afghanistan, l’opportunité se présenterait pour Rabat d’accélérer la dynamique de règlement sous supervision conjointe américano-onusienne, en vue d’un accord-cadre avec les parties concernées : l’Algérie, la Mauritanie, le Polisario et le Maroc.
À l’approche du mois d’avril, qualifié en 2016 par Mohammed VI devant les États du Golfe en 2016, de « mois le plus dur », les recompositions régionales pourraient redessiner les rapports de force au bénéfice d’une lecture marocaine centrée sur la souveraineté et la stabilité.