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Mali : recul des rôles traditionnels et émergence d’autres logiques pragmatiques - Par Hatim Betioui
Depuis 2012, le Mali vit dans une situation d’instabilité chronique et de fragilité sécuritaire, sous l’effet de plusieurs facteurs, notamment la rébellion touarègue dans le Nord, l’expansion des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda (Photo AFP)
Le Mali traverse une phase de recomposition sécuritaire et diplomatique marquée par la remise en cause du rôle traditionnel de l’Algérie dans le Sahel, le rapprochement de Bamako avec de nouveaux partenaires, notamment la Russie, et une évolution progressive des positions sahéliennes sur la question du Sahara, écrit Hatim Betioui qui revient sur les tensions entre Alger et Bamako traduisant autant un désaccord sur la gestion des groupes armés qu’une lutte d’influence régionale sur fond de redéfinition des alliances africaines.

Hatim Betioui
Un tournant sécuritaire et diplomatique
Les attaques qui ont visé, le 25 avril dernier, plusieurs villes maliennes et entraîné la mort de hauts responsables militaires, dont le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, n’étaient pas de simples opérations armées. Elles ont été considérées comme les plus importantes de ces dernières années.
Fait troublant : ces événements sont survenus deux semaines après l’adhésion de Bamako au camp des pays soutenant le plan marocain d’autonomie au Sahara. Le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, avait en effet affirmé, le vendredi 10 avril, le soutien de son pays à l’initiative marocaine.
Jusque-là, le soutien affiché par le Mali au Front Polisario n’était, en réalité, qu’une posture adoptée par les régimes qui se sont succédé au pouvoir afin d’éviter toute réaction brutale de l’Algérie voisine, les vents brûlants venant souvent du Nord.
Une instabilité chronique depuis 2012
Depuis 2012, le Mali vit dans une situation d’instabilité chronique et de fragilité sécuritaire, sous l’effet de plusieurs facteurs, notamment la rébellion touarègue dans le Nord, l’expansion des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda, ainsi que les coups d’État militaires, dont le dernier fut celui d’Assimi Goïta, qui a renversé en 2020 le président civil Ibrahim Boubacar Keïta.
Mais les causes profondes de la crise malienne se trouvent notamment dans l’échec de l’Accord d’Alger conclu en 2015 entre le gouvernement malien et les Touaregs.
Pendant trente-cinq ans, l’Algérie a été le principal médiateur entre les parties au conflit, notamment depuis le premier grand soulèvement touareg dans le nord du Mali. Entre l’accord de Tamanrasset en 1991, le « Pacte national » de 1992, puis l’Accord d’Alger de 2006, jusqu’à l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali signé en 2015, beaucoup d’événements ont marqué la crise malienne et les relations entre Bamako et Alger.
Le pari militaire de Bamako
Les autorités maliennes actuelles semblent désormais convaincues que la médiation algérienne n’a pas permis de rétablir la stabilité. La divergence d’approche sécuritaire entre les deux pays est devenue manifeste. Alors que l’Algérie privilégiait une solution politique, Bamako a choisi l’option militaire, en s’appuyant sur de nouveaux partenaires, en particulier la Russie, ce qui a profondément rebattu les cartes dans la région.
Le régime actuellement au pouvoir à Bamako, qui a modifié sa doctrine politique à l’égard de l’Algérie, mise désormais sur Moscou, pourtant alliée d’Alger. Le tableau devient presque surréaliste lorsque l’on constate que l’Algérie, en pleine crise diplomatique avec la France, se retrouve paradoxalement dans une même position que Paris, ancienne puissance engagée dans la région avant son retrait.
Dès lors, Alger ne pouvait accepter de perdre son espace d’influence traditionnel dans le Sahel. Cette situation révèle également l’existence d’une fissure dans les relations algéro-russes, provoquée par l’entrée en force de Moscou dans la région pour combler le vide laissé par le retrait français, une évolution que l’Algérie n’a jamais véritablement accueillie avec sérénité.
Le Sahel au cœur d’une recomposition régionale
Les récents événements au Mali constituent ainsi un message clair : l’Algérie n’accepte pas le recul de son rôle historique au Sahel.
Dans le même temps, la région connaît une profonde recomposition géopolitique où les alliances traditionnelles cèdent progressivement la place à des partenariats plus pragmatiques, dictés par les impératifs sécuritaires, les rapports de force et la recherche de nouveaux équilibres d’influence.
Si l’Algérie entretient des relations étroites avec certaines factions touarègues, qu’elle active au gré de ses intérêts sur l’échiquier sahélien, le Mali accuse plusieurs de ces groupes de menacer l’unité de l’État et de collaborer avec des organisations armées. C’est précisément là que se situe le nœud du différend entre Bamako et Alger.
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a récemment déclaré, lors de sa rencontre périodique avec des médias de son pays, que « l’Algérie ne s’est jamais ingérée et ne s’ingérera jamais dans les affaires intérieures du Mali ou d’autres pays », regrettant que « certains éléments ayant échoué au niveau national au Mali cherchent un responsable à accuser, notamment en dirigeant des accusations contre l’Algérie ».
Mais si Alger insiste autant sur son principe de non-ingérence dans les affaires intérieures du Mali ou d’autres États, comment expliquer alors le changement d’attitude des autorités de Bamako à l’égard de sa médiation et comment qualifier l’installation, sur le territoire algérien, de camps des milices du Front Polisario séparatiste si ce n’est pas une politique d’ingérence manifeste et systématiques dans les affaires intérieures de pays voisins compromettant leur intégrité territoriale.
Le recul de l’influence algérienne au Sahel
L’Algérie a longtemps cherché à capitaliser sur son poids régional au Sahel afin de renforcer sa position diplomatique en Afrique, tout en faisant du soutien au Front Polisario le principal axe de son agenda diplomatique.
Mais avec le recul de son rôle au Mali, son influence régionale s’est réduite, au point que la fonction de médiateur qu’elle assurait semble aujourd’hui perdre de sa pertinence.
À l’inverse, le Maroc apparaît comme un acteur renforçant progressivement sa présence en Afrique à travers l’économie, la diplomatie ainsi que la coopération religieuse et sécuritaire. Une dynamique qui lui confère des atouts supplémentaires dans la défense de sa proposition d’autonomie.
Une politique pragmatique qui a conduit plusieurs pays du Sahel à être désormais plus proches de la position marocaine, notamment en raison de l’évolution de leurs priorités vers les questions de sécurité et de développement.
Par ailleurs, la transformation des alliances dans la région sahélienne, avec la montée en puissance du rôle russe, a affaibli la capacité de l’Algérie à orienter les positions de ces États sur les dossiers régionaux, au premier rang desquels figure la question du Sahara.